
Je bois mon thé, il est 6.48. Radio allumée. J’entends crier une femme qu’on ampute à vif, le micro tendu vers ses hurlements. La voix off du journaliste – la femme crie, elle est amputée sans anesthésie – Ses hurlements sont inhumains. Le micro est bien placé. La plainte s’éternise dans la radio. Le micro toujours tendu. Un cliché montrera la bouche grande ouverte sur le cri, les yeux fous. Ce soir à la télé.
Ce soir à la télé.
Les corps des cadavres jonchent la rue, tout est anéanti. Les images et les voix récurrentes depuis maintenant plus d’une semaine ne sont plus informatives, elles convoquent au spectacle de l’horreur au milieu des repas. Surenchère du monstrueux. Un verre de vin pour faire passer. Mon chèque est expédié. Celui qui sauve une vie sauve l’humanité. J’ai sauvé une vie. Je verse des larmes inutiles et me cache sous les draps. Je rêve de terre ouverte, de sang, de membres épars, d’épidémies, d’orphelins, de chiens affamés qui dévorent les cadavres dans les rues.
A la radio, à la télé ce soir encore. On expose l’apocalypse, encore et encore, les cadavres encore et encore, les ruines, les cris, le désespoir, l’impuissance des sauveteurs. Les américains débarquent. Les médecins français ont besoin de psychologues sur place tellement l’horreur est insupportable. Henri Progliolo renonce à son double salaire. Elections . Bon cru pour les banques malgré la crise. Bénéfices. Bonus. Suppression de la demi-part accordée aux veuves, veufs et personnes isolées ayant élevé des enfants, 600 000 chômeurs sans indemnités en 2010.
Rappel des titres.
Haïti pupille du monde dit Régis Debré. Discours. Compassion. Que sais-je de l’extrême désolation ? Concerts dédiés aux victimes. Chanter. Alleluia ! entend-on dans les rues haïtiennes après la réplique. Mails d’appels aux dons dans ma boîte mail. Arnaques. Nous sommes tous haïtiens dit un con. Que savent les cons de la vie des haïtiens , de la famine et du dénuement quotidiens dans le silence sidéral de leur existence hors séisme ? Impossible empathie. Haïti doit renaître au monde ou crever. Le mot espoir a depuis longtemps disparu du vocabulaire des haïtiens. Les dieux ont frappé. Les dieux ne frappent ni l’opulence ni l’arrogance.
Ne plus écouter, ne plus regarder le sang et les larmes qui coulent dans la lucarne. La pudeur comme la seule dignité concédée aux haïtiens.
Dans quinze jours à la télé et à la radio. Haïti en fin de journal. 3 lignes.
Je ne saurai plus. Ou que trop bien.
Encore un peu de vin, pour faire passer. Encore un peu.
image : dessin de Laurie Lipton