se survivre (3)

ce texte fait suite à ceux-là :

1 l’enterrement-des-illusions/

2 le-sourire-beat-du-dilettant/

Evidemment, plus il se rapprochait du terme de sa vie, plus il en goûtait les  infimes joies éphémères avec jubilation.  Rien ne semble meilleur que la fin d’une bouteille. Non qu’il fut déjà un peu mort, il assista  pourtant à la mascarade pathétique des vivants  comme désincorporé.  Il découvrit émerveillé que sa dépouille qui gisait déjà  à ses pieds  et qui n’était qu’une mue d’apparat de bien triste magnificence ,  ne l’empêchait  de ressentir ni  le froid ni le chaud,  ni le doux ni le rugueux, ni la faim ni la soif, ni les frissons du désir.  Il aurait pu vivre ainsi des années, sans enveloppe corporelle, retranché dans sa  jouissive contemplation. C’est ce qu’il pensait, là, tout de suite, en marchant  péniblement derrière une paire de gambettes longues comme un jour sans pain. Et  pourtant une joie  presque mauvaise gargouillait dans ses veines à l’idée de mourir. Ce paradoxe le laissait dubitatif, mais comme il avait cultivé le doute toute son existence comme une hygiène  de vie, cette perplexité n’encombra pas longtemps son esprit.  Puisque de toutes façons, c’en était fini de lui sous peu,  il allait décider du jour dernier.  On ne l’avait pas laissé venir au monde naturellement,  l’accoucheur avait déclenché les contractions de sa mère un vendredi pour pouvoir partir en week-end tranquille, alors qu’il comptait se fignoler encore un peu, bien au chaud dans la matrice protectrice.  Il allait  donc prendre les choses en main et quitter ce monde quand ça l’arrangerait,   très exactement le jour de sa naissance.  Il avait toujours aimé partir, même au plus fort de la passion, s’extirper de lui, s’arracher au confort  d’un cocon intime, se mettre en danger, aller vers l’inconnu, fut-ce le néant. Mais quelque chose commençait à germer dans son esprit , une écharde de vanité peut-être plantée dans son cerveau que des heures de surf sur la toile titillait.  Il avait trouvé le moyen de se survivre, et ça le fascinait. Pas vraiment pour faire l’intéressant ni pour emmerder le monde se disait-il, mais parce que cet outil, qu’est Internet, lui paraissait démentiel, un monde hallucinant, un  pays de boiteux  où chacun pense qu’il marche droit. Il avait découvert en la programmation anticipée de la parution des articles, la possibilité de se  survivre.  Ça le faisait marrer, et mourir en se marrant lui plut bien.

Le 8 juin , à l’heure où l’océan engloutit le soleil, sur la plage  désertée d’une côte sauvage, il s’ouvrit une douzaine d’huîtres , la mangea sans  penser à rien d’autre que de mettre du beurre salé sur sa baguette et de remplir son verre de Puligny Montraché. Puis il termina  la bouteille en avalant une pilule létale.

Ce n’est qu’au petit matin du 9 juin que la marée rejeta sur le sable son corps repu.  Le 11 juin, et pendant trois années, tous les quatre jours,    un article narrant les petites choses de la vie fut publié sur son blog.  Ses lecteurs habituels lirent  et commentèrent avec fougue et fidélité. Comme il n’avait jusqu’ alors jamais répondu à aucun commentaire, personne ne s’étonna de cette absence de réactivité. Il avait préparé et programmé plusieurs centaines d’articles, soignant la pertinence et le style, en respectant les  post marronniers, y compris en période électorale, afin que sa vie  virtuelle soit conforme à la réalité de tous, c’est à dire aussi peu  surprenante. Huit mois après sa mort, ses lecteurs commentaient toujours, l’interpellaient affectueusement ou l’insultaient. Une lectrice s’exclama  ainsi  :  merci d’exister, vous me faites du bien.

crédit image : Magritte

3 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. anne dit :

    Sylvaine, je vais aller voir cela demain sans faute !

  2. sylvaine vaucher dit :

    Claude j’essayerai de vous aider….en fumant au moins deux paquets de cigarettes 🙂
    Anne je viens d’ouvrir un blog sur wordpress…
    Je te mets dans mes liens et demain je poursuivrai notre conversation avec les heures englouties et les pieds de Magritte !

  3. Claude Allienne dit :

    j’ai vraiment besoin d’une leçon de mise en page

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