le legs

…………

……Votre voix tremble sur l’enregistrement. De trop d’alcool et de cigarettes. Ainsi donc vous n’êtes pas remonté. Le corps du délit se fait vieux. Vieux et las. S’il n’y avait eu qu’elle. Toutes vous ont  éreinté de leurs gémissements et de leurs cris, de leurs  amours et de leurs  perfidies. A contre jour à contre nuit. Consignées qu’elles  furent  dans votre  jardin trop secret qu’elles ont détesté et qu’elles vous ont reproché d’avoir cerclé de barbelés et de persiennes. En avez-vous donc été le geôlier ou ce jardin des délices a-t-il été leur  cheval de Troie ?

A l’heure où vos vitalités déclinent, vous êtes là face à moi, arrivé de je ne sais où pour des motifs improbables et hasardeux, un de mes livres lu, des toits et des tuiles romanes, une image océanique. A distance. Je ne vous connais pas, seulement votre visage et votre identité publique. Je ne sais rien d’autre. Pas encore. Vous êtes là, obstiné, voilà tout. Vous avez toujours su y faire assurément pour attirer les femmes dans votre toile avec votre air de ne pas y toucher. Avec une douce insistance, vous chassez à l’approche. Votre présence spectrale et charnelle m’arrête. Tout et son contraire, l’oxymore personnifié. Vous m’intriguez. Je renifle le nez au vent, fouine, trace les empreintes de votre cheminement, celles laissées sciemment tout au long de votre vie que vous avez voulue et menée exposée, aux choses publiques. Cela me laisse sur ma faim, quelque chose cloche, je dois identifier ce qui vous habite et vous ronge. Vous voulez aujourd’hui dire votre clandestinité, vous débarrasser de votre couverture de composition et de ses codes sociaux, tomber ce costume de plomb qui vous écrase. Je comprends que vous redoutez de mourir avant d’avoir pu témoigner de vos silences, de ce que vous fûtes, de qui vous avez aimé follement ou cru aimé et de ce que les femmes ont fait de vous. Avez vous tort ou raison ? Les non-dit et le mensonge ont parfois la saveur de l’innocence.

……

…. Je croise mes mots avec les vôtres, cherche à débusquer quelque chose, je ne sais pas quoi, comme une chienne flaire le sang, traque, cherche la blessure dans l’animal trois fois plus gros que lui. Votre âge avancé et l’imminence de votre fin que vous me dites pressentir me captivent. Nous sommes en phase, en parade, nous nous faisons une chaste cour, nous observons et goûtons nos mystères. Qu’allons-nous faire l’un de l’autre ? Vous êtes là, en pointillé mais obsédant, grand, raide, dégingandé avec quelque chose de classieux et de délicat, un peu voûté sous le poids de cette  charge  dont  vous cherchez à  vous délester et des années que vous savez comptées. Puis vous vous lâchez enfin, m’entretenez de femmes et d’homme, de leurs guerres et de leurs luttes de pouvoir, de l’amour qui ne sait y échapper. Il y a de la lassitude plein votre regard, une peur à peine contrôlée dans vos élans et vos dérobades comme si vous cherchiez une échappatoire, une porte de sortie pour y déposer votre legs. ………

….Attendre et encore sont les mots clefs de notre rencontre. Les mots du désir finalement. Nous jouons un peu à cache-cache parce que le désir aime qu’on joue avec lui. A votre constance répond mon avidité. Qui est la proie de l’autre ? Moi, pour que vous fassiez de moi votre passeuse ? Ou vous pour que je vous capture dans mes pages ? Vous  êtes donc là, correspondant assidu, avec vos bagages si encombrés de secrets qu’ils tambourinent sur le cuir usé de votre carcasse. Vous ne supportez plus ce vacarme intérieur qui vous harcèle dans vos nuits blanches.

…………..

……Je reçois en avalanche vos aveux qui font de moi la voyeuse complice de vos crimes et délices d’amour, c’est sulfureux, plein de larmes, de désir, de rage et de sexe, de guerre et de la beauté de son enfer, de passions et d’amour peut-être, de femmes et de lutte de pouvoir à mort, d’obsession de posséder, d’envies de tuer.

…….

Vous regardez vos mains vides, où est votre butin de guerre ? Aux portes du purgatoire vous  rappelez-vous leurs visages, leurs sourires et leurs rictus dans la jouissance, avez-vous  sur le bout de votre langue la saveur de leur sexe, de leur redoutable  entaille trouble et sanglante que vous n’avez eu cesse de vouloir creuser et faire couler de votre verge de sourcier ? Que vous reste-t-il de ces femmes qui, seules, ont su ? Vous craignez qu’elles désertent votre mémoire et que leurs empreintes sur votre corps s’estompent, ce corps dont vous avez toujours regretté le manque de sculpture et de splendeur à qui elles ont donné vie, qu’elles ont fait beau sous leurs caresses et leurs morsures. Que certaines ont dompté, aussi. Tenté de castrer. Vous  n’existez  que par elles et vos combats à mort, vos forfaits et les leurs. Lorsque vous regardez la vitrine de votre vie expurgée  de ces tendres et si cruelles  guérillas, vous ne voyez que le fantôme de vous-même et tous vos regrets bien alignés.

………

extraits de L’aigle à deux sexes  ©  B74K298

crédit image : Jacqmin

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