Résultats du concours de la collection L’intime de Numeriklivres

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Voici les résultats du jeu que j’avais organisé  au mois de novembre  autour de  la collection L’intime que je pilote aux éditions Numériklivres. 

Merci à tous les participants qui ont joué le jeu. Il s’agissait avant tout de s’amuser. 

Une présélection a été faite, écartant les œuvres qui n’avaient aucun rapport avec le thème de L’Intime, tel qu’il est évoqué dans la ligne éditoriale de la Collection.  Puis,  ont voté : Christel Delcamps, Tang Loaëc, Katy Axer,  les auteurs déjà publiés dans la collection, et Jean-François Gayrard, éditeur de Numériklivres.  Pour rappel,  les  modalités  et lots de ce jeu sont à retrouver   ici.

Les œuvres suivantes ont été choisie par le jury et leur auteurs recevront leur prix d’ici peu. Félicitations à eux. Les lauréats auront  bientôt leurs œuvres publiées sur le site des éditions Numeriklivres à la rubrique Blog.

  •  catégorie Textes : La fiction est un symptôme de Lionel Parrini

Retrouver ses œuvres sur son site Vertigo

 

La fiction est un symptôme

Enfin, le relâchement. La non-histoire, le muscle qui ne sert à rien. La table de chevet se tait. Plus rien ne fait sens comme avant et la main, ma main, pousse la plume contre le papier, cherchant à le trouer pour essayer d’écrire avec du vide.

Je ne veux me prostituer dans aucune phrase. Ne cherchant ni l’effet, ni le style, ni le genre. Je veux une barque solide pour véhiculer les mots de la bouche, du ventre, du souffle, qui n’ont rien avoir avec l’inspiration.

J’habite un corps ouvert qui aime le mot éponge et qui aime transmettre dans une circulation libre  – courants sauvages – la résistance des écumes.

Il faut pouvoir faire confiance aux choses étranges qui bougent autour de nous et parfois en nous, dans nous. La jouissance est aveuglante. La contradiction peut aussi rejoindre la jouissance car la jouissance peut avoir lieu dans le silence, peut-être même le silence.

Partons d’une aberration, si vous le voulez bien. Le mur que je vois au loin me regarde : il me parle. L’aberration, ce n’est pas la parole du Mur. Ni même de le comparer à une forme de vie. L’aberration est d’aimer ce mur. Il faut pourtant, dans la souffrance clinique de la sélection, assumer le choix des mots : deux ombres qui se rapprochent n’en font qu’une.

La plupart des hommes sont devenus des vampires d’eux-mêmes. Dans cet échange qui n’en n’est pas un, l’homme est devenu son pire ennemi. Ils croient vivre, et il vit, mais en marchant à côté de lui. Ce décalage est su, assumé et accepté par tous. Il porte le nom de banalité. Il y a des subterfuges pour résister à cela. Chaque individu fait preuve de créativité pour trouver celui qui s’emboitera le mieux à sa dérive.

Le poète a renoncé d’exiger que son talent lui rapporte de l’argent – est-ce le but du don ? – : il est épargné par la puanteur de ses organes. Le printemps fait du bien à ces égarés : on peut encore cueillir quelques fruits sauvages et les manger.

Les artistes qui usent et abusent de toute l’artillerie pour exister artistiquement sont devenus des experts en communication. Ils ont troqué leur talent d’exprimer leurs émotions par le talent de communiquer sur leur talent : l’auto-fellation.

Il faut maintenant longer le mur, plus lentement. S’essuyer les lèvres. La colère ne sert qu’à expulser des bêtises, parfois coupantes comme l’abandon de ses propres enfants. Ne pas comprendre n’est pas rédhibitoire, on n’est pas à l’école, ici. Il n’y a rien à apprendre ou à jeter Dans l’entre-deux, il y a peut-être une faille. Un passage. Je la cherche avec vous. Je n’ai pas d’autre but que de trouver cette entaille. Je mise beaucoup sur cette découverte. Me permettra-t-elle de vivre mieux ?

J’ai tué ma cravate en l’abandonnant au fond d’une poubelle nappée de ketchup. J’ai démissionné de mon contrat à durée indéterminée car me sentir inutile me déprimait. Maintenant, je vais jeter le « je » parce qu’il n’y a aucune raison que ce texte qui se déroule à vif puisse devenir égotiste. Le texte doit effacer le plus méticuleusement possible son auteur, l’auteur n’est qu’un transmetteur, il faut être à l’écoute du texte, pas de l’auteur, l’auteur ne sait pas tout, le texte est une preuve de ce qui a traversé l’auteur et l’auteur n’est pas le mieux placé pour savoir ce qui le traverse. La fiction est un symptôme.

Le mur s’appelle Le mur et il reçoit souvent des lettres sur sa peau écorchée. Le mur est une page infinie où il est interdit d’écrire et d’afficher. Le mur est une invitation à la démocratie.

Souvent contre le Mur, jeanne dit à Jean « Je t’aime » et réciproquement. Mais jean préfère se contenir. Il est comme ça. Jean et Jeanne sont les protagonistes de cette non-histoire. Des passagers. Dans ce premier et dernier chapitre, ce sont des passants. Des passants immobilisés par l’attraction d’un baiser qui fait oublier le passage du train. Les wagons passent et repassent et le mur n’en perd pas une miette. Les mains de Jeanne vibrent : décroutent. Les mains de Jean s’agrippent : griffent. L’union fait le point. Ruisseau de lait.

Chaque brique participe à l’ascension du mur. Le mur résiste. Pas à tout mais dans l’ensemble, il résiste plutôt bien aux agressions extérieures. Les murs sont des musées gratuits. Pas de programme de propagande pour comprendre l’œuvre artistique.

Ce n’est jamais facile de s’habiller pour la dernière fois. Il faut renoncer à beaucoup de choses pour oser le vouloir. L’art brut, ce n’est pas aller très vite à moto et percuter, sans casque, un mur. L’art brut, c’est jeanne qui retourne chez elle, seule, et Jean qui retourne chez sa femme. Jeanne ne mangera rien. Jean : du riz et du poulet.

La table de chevet est un champ de batailles où les œuvres s’affrontent, s’embrassent, s’annulent. La loupiote autorise la lecture de nuit mais n’éclaire pas certaines zones sombres du texte, comme le lieu où a été écrit le texte et ce qui a bien pu déclencher le processus d’écriture.

Le passage, c’est donc l’histoire d’une faille secrète dans un mur trop long aux variations multiples : Jean et Jeanne cherchent cette faille, depuis de nombreuses années. L’auteur la cherche aussi par leur intermédiaire. (Laissez-moi juste deux secondes le temps de buter définitivement l’auteur de ces quelques lignes, on gagnera en fluidité. PAN ! PAN ! )

La loupiote autorise la lecture de nuit.

C’est l’histoire d’un passage secret dans un mur. L’histoire d’un mur secret entre Jean et Jeanne. L’histoire secrète d’un mur entre Jean et Jeanne, d’une faille secrète en Jeanne et Jean, d’une faille entre Jean et Jeanne. La faille entre Jeanne et Jean. La faille de Jeanne.

Jeanne n’aura jamais d’enfant.

Jean s’est logé un point final dans la cervelle.

Jeanne écrit « Jean » sur leur mur.

C’est la deuxième année de leur non-anniversaire.

 

Lionel Parrini

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  • catégorie Arts Plastiques : ‘sans titre’ de SJ

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  • catégorie Photos : Série  de Pascale G : Lévitation, Sans titre, Anxiety, Broken mirror, In the dark

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La série .

Pascale G. Lévitation. Sans titre.  Anxiety. Broken mirror. In the dark.

 


 

Enfin,  voici toutes les œuvres retenues qui ont participé à ce jeu. Mention spéciale du Jury pour le texte des jeunes  Sophie et Hadrien, des ados,  qui ont exprimé ce que représente pour eux une intense émotion enfouie en  eux ,  difficile à verbaliser. 

  • Catégorie Photos

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  •  Catégorie Textes

Il aurait fallu que tu. Texte de Anselme.

IL aurait fallu que tu. Il fallait que tu. Pourquoi n’as-tu pas ? Peux-tu encore ? Crever la bulle. La déchirer. Faire pleuvoir des baisers. Un essaim de baisers. A boursoufler le cœur. Œdème au cœur. A en crever. Le cœur éviscéré, ses boyaux à l’air. Radine. Crevure. Ça t’arracherait l’âme de consentir. Aveu. Aveugle. A force. Aux forceps. Te faire avouer la coulure.

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 Minette – Texte de Amélie P.

L’enfant ne parlait plus. Minette était morte et depuis elle n’avait plus dit un mot. Elle jouait, allait à l’école, mangeait, semblait rêvasser, obéissait aux ordres divers sans manifester ni mécontentement, ni peine ni joie. Plus rien ne s’affichait sur son visage lisse. Ses parents avaient renoncé à demander de l’aide aux médecins impuissants qui tous s’étaient évertués à lui demander de dessiner ce qu’elle voulait. Invariablement la fillette avait pris son crayon tout droit entre le pouce et l’index et puis l’avait lâché sur la feuille de papier avant de croiser ses petites mains sur son ventre. Papa lui disait, dessine ma chérie, dessine au moins ta Minette. Il faut dire que la petite chatte n’était pas belle à voir quand ses parents l’avaient trouvée dans le jardin devant la maison. Elle était ensanglantée et presque démembrée. L’enfant l’avait regardée, s’était accroupie sa courte jupe retroussée sur ses cuisses et puis elle l’avait prise dans ses bras et embrassée, le sang avait maculé ses joues, sa bouche, le corps de Minette désarticulé dans les bras de l’enfant ne ressemblait plus à rien. Elle s’était juré qu’elle ne dirait jamais rien. Jamais personne ne saurait. Personne. Elle n’était pas sûre de pouvoir tenir sa parole alors elle avait ravalé tous ses mots dans son corps. Pour ne pas dire ce qu’elle avait vu de sa fenêtre. Papa reculer. Papa sortir de la voiture et mettre sa main devant sa bouche en criant merde. Papa mettre Minette dans le massif près du portail. Papa l’appeler pour aller à l’école. Papa l’embrasser avant de la faire monter dans la voiture.

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Déchirement. Texte de Sophie (14 ans) et Hadrien (17 ans)

Debout sur le quai, l’homme qui attendait l’arrivée du métro devait avoir une soixantaine d’années. Il regardait sans voir l’affiche publicitaire qui lui faisait face lorsqu’un grondement sourd résonna et sortit des entrailles de la terre. Un vent tiède précéda l’entrée en gare des voitures. Les épaules comme affaissées sous le poids d’un fardeau trop lourd, l’homme pénétra dans le wagon juste avant la sirène stridente signalant la fermeture des portes et se pressa contre la masse de travailleurs impatients de retrouver leur foyer. La première chose qu’il remarqua, ce ne fut pas la jeune fille, mais l’ouvrage qu’elle tenait entre ses doigts délicats. Les Fleurs du Mal. Le vieil homme esquissa un sourire. Cela faisait une éternité qu’il n’avait pas lu Baudelaire pourtant certains vers lui revenaient. «La rue assourdissante autour de moi hurlait »… Il ne se rappelait plus le titre du poème. Il remarqua la finesse des doigts de la jeune lectrice, probablement étudiante, aux ongles vernis de rouge. La jeune femme avait ôté son pardessus, qu’elle tenait sur ses jambes croisées, laissant sa chemise entr’ouverte et sa gorge fine et délicate à la vue de tous. Son jean retroussé laissait apercevoir ses molles chevilles ivoire. Enfin le vieil homme, de plus en plus intimidé, osa lever les yeux vers le visage de la jeune étudiante. Elle ne lisait pas. Les yeux dans le vague, elle semblait absente. Il fut fasciné par le regard froid, le nez arrondi, le contour de ses lèvres et ses cheveux ambrés qui entouraient amoureusement l’ovale de sa figure.

Il n’avait vu cette femme que depuis seulement quelques minutes mais il lui semblait la connaitre depuis une éternité. Il se voyait sur une plage de sable, allongé auprès d’elle qui, assise, fixait rêveusement l’horizon, un châle blanc sur ses épaules nues. Il s’imaginait savoir chaque courbe de son corps, comme les montagnes, les rivières et les vallons de sa province natale. «Là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté ». Ces vers des Fleurs du Mal lui vinrent des profondeurs de sa mémoire. Oui, c’était beau. Que le monde était beau. Sûrement plus que maintenant. Le vieil homme grimaça un discret sourire ironique. Il ne pouvait s’empêcher de se représenter toutes ces canettes vides, les emballages, tous les papiers que les gens laissaient choir. Il aurait voulu hurler, crier, les frapper même. Conscience de soi disaient-ils ? Conscience qu’ils courraient à leur propre destruction ? L’homme ne faisait que se détruire par sa cupidité. Quand s’en rendra-t-il compte ? Si Dieu avait créé les langues pour que les hommes se dispersent et qu’ils ne puissent jamais atteindre les cieux, il en est une, universelle, comprise de tous et parlée par certains : l’argent. La cupidité et l’absence de raison, voilà quel serait notre poison fatal. La vie ne tenait qu’à un fil. L’allusion semblait grossière mais, il le savait, était si vraie. L’Homme se croyait fort, protéger par un être supérieur, bon et juste ! Dérisions… Le vieil homme monologuait silencieusement. Putain … Un être bon qui laisserait ses croyants mourir pour lui ? Un être si bon que l’on s’entretuerait pour lui ? Un être si supérieur que l’on ne pourrait rire de lui ? Ou était-il cet être à Hiroshima ? Avait-il fui ? Ou était-il lorsque ma femme se fit renverser  par un camion? M’avait-il fui ?

Cette cruauté divine semblait être la loi de certains. Il avait toujours eu en sainte horreur la religion. D’ailleurs si à noël le sapin posait fièrement dans le salon, la crèche miniature y était absente. Une secousse le sortit de sa torpeur. Le métro arrivait à une station. Il jeta un rapide coup d’œil à travers la vitre sale du wagon et vit les jolies mosaïques bleues et blanches de la station Miromesnil. Une foule de travailleurs entra sauvagement en bousculant ceux qui essayaient d’échapper à cette folie et le vieil homme pensa tristement qu’il restait huit stations avant de descendre à République et de quitter la jeune fille. Alors, comme tous les soirs en rentrant chez lui, il se recueillera devant les centaines de bougies et les photos affichées Place de la République en pleurant les gens qui avaient vécu normalement alors que leurs morts n’avaient absolument rien de normal, les jeunes qui vivaient joyeusement leur vie avant d’être violement assassinés, sacrifiés pour un dieu inexistant. Ces gens-là, capables de tuer de sang-froid, j’en avais peur. Mais pourquoi faisaient-ils cela, bordel ? Personne ne savait ! Ceux qui avançaient qu’ils massacraient pour un dieu se berçaient d’illusion. Moi je le sais, ou du moins je le devine : tout simplement, ils aiment tuer. On ne peut pas les ramener à la raison ; ils sont déjà fous et cette folie-là ne se soigne pas.

Il en a peur. Mais tout le monde en a peur. Ne pas leur montrer, aux monstres, cette peur. Il le sait, mais n’y arrive pas. Il ne peut pas s’empêcher de voir dépasser des sacs des fils suspects pouvant appartenir à une bombe, il ne peut s’empêcher de penser que la personne assise à coté de la jeune étudiante est un homme dangereux. Alors il s’interroge. Mais pourquoi je pense cela d’un homme qui m’est inconnu ? J’ai la réponse à ma question et cette réponse m’inquiète : parce que cette homme est magrébin. Sans aucun doute sommes-nous tous apeurés par les terroristes mais le premier sentiment qui lui venait à l’esprit, ce n’est pas la peur, mais la haine. Car ces bêtes sauvages avaient bien entendu apeuré la population mais elles avaient surtout rendus les gens racistes. Racistes envers les musulmans. Le pire était que cette discrimination s’étendait vers les migrants, les réfugiés musulmans qui quittaient leur pays en guerre pour essayer d’avoir une vie digne de ce nom. Et les gens, aveuglés par leur rage envers le terrorisme rejetaient ces personnes qui ont besoin d’aide et ne demandent qu’une seule chose : la paix.

Le vieil homme tourna la tête vers la jeune fille mais elle avait disparu, laissant le siège vide entre lui et le magrébin, ce vide qui semblait indiquer ce que le terrorisme avait fait : creuser un trou, un fossé entre un homme comme lui, sans religion particulière et un musulman innocent. A cause d’eux, la République n’existait plus, n’avait plus de sens, elle était déchirée comme son cœur. A République, d’ailleurs, le métro stoppa dans un fracas métallique. Et le vieil homme se dépêcha de sortir avant que les portes ne se referment.

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Les fêtes. Texte de Clarissa Rivière.

C’est enfin la veille de Noël Cela fait des jours qu’elle s’y prépare, se torturant pour deviner ce qui ferait plaisir à son mari… Elle veut que tout soit parfait, qu’il soit heureux, et elle sera heureuse à son tour.  Les jeux sont faits, les magasins sont fermés. La suite du combat se déroule en cuisine. Elle s’est lancée dans la réalisation de plats compliqués, et s’applique soigneusement à suivre des recettes plus ou moins claires. Elle titube de fatigue devant ses casseroles. Son mari n’est toujours pas rentré du travail.

Le repas touche à sa fin, la table de fête n’est plus qu’un désordre d’assiettes sales, de reliefs de plats, de serviettes chiffonnées, de bougies consumées… Ils n’ont plus assez faim pour goûter sa bûche glacée. Les volailles et crustacés préparés pendant des heures ont été engloutis en quelques minutes. Son mari n’a rien dit sur ses talents de cuisinière, mais n’a pas tari d’éloges sur les résultats de sa société auxquelles, à l’entendre, il a largement contribué. A-t-il seulement apprécié son dîner de réveillon ? On dirait qu’il se trouve encore dans son bureau de directeur, elle est devenue une collègue qu’il faut convaincre, motiver. Sa mécanique intellectuelle est lancée en un mouvement perpétuel, rien ne peut l’interrompre. Une scène de ménage peut-être, mais elle décide de se laisser aller. Elle se sent si lasse. Le champagne, la voix monotone de son mari, menacent de l’endormir sur sa chaise, alors qu’elle doit encore ranger, nettoyer.

Il est minuit, l’appartement est impeccable. Elle ne pense qu’à se glisser sous la couette avec son roman, pour tout oublier, se reposer le cœur et l’esprit. C’est le moment que choisit son mari pour se rapprocher d’elle. Elle soupire, tente de le repousser faiblement. Il ne l’écoute pas, l’enlace, la pétrit de caresses fébriles, aussi passionnées qu’au premier jour. Il la désire toujours quand elle est épuisée, quand il est minuit, malgré ses yeux battus et sa chemise de nuit à fleurs. Il ne renoncera pas, autant le satisfaire tout de suite pour pouvoir dormir plus vite. Elle se souvient de ses inutiles résistances, pour finalement devoir céder à ses étreintes au milieu de la nuit. Elle se déshabille en soupirant, frisonne de fatigue, se laisse prendre par cette queue qui la désire toutes les nuits, encore et toujours, alors qu’elle n’en peut plus, qu’elle ne le désire plus depuis longtemps. Il feint de l’ignorer, la prend sans tendresse, sans un mot, vite, le temps de jouir, d’évacuer sa tension d’un sperme âcre qui inonde son ventre ou sa bouche. Elle retient un mouvement de répulsion. Elle n’ose pas lui en parler, répugne à déclencher une crise. C’est vite passé après tout. Lâcheté, peur de le blesser, de le mettre en colère, fatigue… Autant le laisser faire, ce sera bientôt fini. Elle n’en peut plus, se sent usée, épuisée, vieille déjà.

Le matin, elle ouvre ses cadeaux tranquillement, apaisée enfin. Elle s’autorise à souffler. Deux bougies parfumées, et un « bon pour un ordinateur portable ». Son mari trouve que ses cahiers à spirales ne sont décidément plus de son âge. Il n’a pas compris son plaisir de palper les pages blanches des cahiers d’écolier, de choisir, commencer un nouveau cahier sentant bon le papier neuf. Tout cela fait partie des joies de tenir un journal intime.

Son mari la remercie poliment pour les livres, le pull, les jeux vidéo, mais ses yeux restent froids. Qu’offrir à un homme qui a tout et ne s’intéresse à rien, si ce n’est le taux de marge qu’il offre à ses actionnaires ? Ils sont mariés depuis dix ans et sont devenus étrangers l’un à l’autre. Ils ne se parlent plus en dehors des questions pratiques.

C’est bientôt l’heure de partir chez des amis de son mari. Ils sont invités une semaine à la montagne, dans leur chalet isolé, pour skier et réveillonner. Elle doit se préparer. Chaque geste lui pèse, lui coûte de plus en plus. Elle ralentit, s’interrompt. Elle ne veut plus y aller. Se retrouver au milieu d’inconnus, devoir faire la conversation et bonne figure… Ses larmes menacent de déborder, elle n’en peut plus, c’est au-dessus de ses forces. Elle a envie de rester seule, ici, à la maison, et cette pensée lui procure une telle joie qu’elle se décide. Elle va penser à elle pour une fois, ce sera son cadeau de Noël. Elle ne se maquille pas, se présente visage nu devant son époux, dans sa vieille robe de chambre. Ses cernes et sa pâleur parlent pour elle.

— Je ne vais pas venir. Je ne me sens pas bien.

Son mari prend un air soucieux et contrarié. Il doit penser à la réaction de ses amis.

— Tu préfères que je reste avec toi ?

— Non, vas-y, je sais que tu te fais une joie de ces vacances depuis des semaines.

Il boucle ses bagages sans lui adresser la parole, l’ambiance est tendue. Il n’a pas l’air de la croire, mais ça lui est égal.

Les portes claquent, l’ascenseur se met en branle. Il est parti. Le silence tombe sur l’appartement, lourd, ponctué des craquements du parquet, de la vieille armoire. Elle met un instant à réaliser sa solitude. Elle n’ose y croire. Il va revenir, il aura oublié quelque chose, changé d’avis… mais le silence s’installe définitivement.

Elle secoue ses cheveux, enlève sa robe de chambre, l’envoie valser à l’autre bout de la pièce et enfile à la va-vite un jean et un teeshirt. Elle laisse éclater sa joie, se met à danser follement en chantant à tue-tête. Une semaine de liberté, une semaine rien qu’à elle ! Elle ouvre la fenêtre, offre son visage aux flocons de neige qui tourbillonnent doucement. Elle va sortir, se promener, prendre des cafés… ou bien rester au chaud, siroter un thé, et écrire, dessiner, chercher du travail, un amant… Tout est possible.

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 Carnaval des errances. Texte de Libelloise – Marie Guzman  (Texte arrivé 2ème ex aequo )

 J’ai pris mes taureaux d’écume, Dilué ma pudeur Juste des éclaircies Des soifs sans merci Des syndromes Ô le cœur Pour te cacher l’ardeur Celle qui ne cache rien de ma saveur d’aimer Et qui meurt en silence Quand tu ne me dis mot.

Tu crois que je vais feindre De me donner encore A tes mains délirantes et tes bleus lumineux ?

Je regarde le monde hurler de ses torpeurs Et seul ton nom devient le talent qui me manque.

Je t’ai jeté la corde Et fait dix mille nœuds Me vois-tu renoncer quand tu bruisses d’impatience ?

Dans mon corps automnal bat un cœur gonflé de mystérieux orages ; Et sur mes lèvres pâles qui pleurent doucement De ne plus arpenter les saisons innocentes, Me vois-tu abdiquer ?

L’honneur des mirages qui font tenir debout toutes nos rédemptions M’invite à ton voyage, peu m’importe la moisson.

J’apprendrai à mentir pour t’étonner un peu Frapperai mes talons pour exhorter la peur, Celle du mot de trop Et du vice caché.

J’attendrai tes questions Qui me veulent savante Pour tes lames de fond.

Laisse-moi te désherber le cœur des trop perçus, J’y boirais les mensonges pour qu’ils soient tous déchus.

Oubliant les fragments de ta peur au sous-sol, Je lirai ta musique, Portée après portée.

Laisse-moi tenir ta main, Et reprendre du sommeil Quand tu enfreins ma loi.

Je n’oublierai rien de ma quête de silence Laisse-moi me perdre encore au carnaval des errances.

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Devil en nuit. Texte de Marie Guzman  (Texte arrivé 2ème ex aequo)

 Une écume d’acier berçait mes heures d’attente;

Je me saoulais de parfums d’essence proche des mouvements utérins de la ville.

Elle m’engourdissait la peur en se montrant vaillante et dure.

Devenant mon terrain de jeu favori, même la nuit je me relevais pour la courtiser sans faire de bruit.

Une dame de néon et de fer …

Au matin son souffle de vacarme avait disparu,

quelques relents amers passaient inaperçus dans cette étrange fumée qui filtrait des bouches décousues des égouts.

Elle ne charmait personne, elle était !

Campée dans sa frange nocturne où chacun n’y avait pas trouvé son compte –

où l’indicible côtoyait l’abjecte et où les amoureux dansaient sur les trottoirs, assourdissant et graveleux bonheur dans l’indécence de l’amour aveugle…

La ville ne se donnait pas, elle se prenait, comme une chienne, qui se traîne de rade en rade.

Une mouture de café dix fois resservie.

La ville monstrueuse et belle.

Celle qui séduit et abandonne alors que le feu est né dans un cœur.

Elle n’avait pas de matin chantant sauf pour celui qui voulait la regarder sans s’aventurer sur ses quais sombres.

La ville bandait de toute sa force au plus haut du tempo.

Moi je la regardais comme on regarde la mer, en sachant sa marée inhumaine.

La ville où les voitures dodelinaient à la recherche d’une place le jour, ces mêmes voitures le soir qui dormaient larguées contre un trottoir où le moindre petit cabot pouvait pisser dessus.

Une ville sans état d’âme, qui vibre de ses pulsions.

Une ville comme une femme, belle et inaccessible, froide et chaude en acier détrempé.

Une ville impénétrable et pourtant …

Une ville où je finis par aller reposer ma nuit.

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   Orane- Texte de JFG

Ce jour là, Orane rentra chez elle de bonne heure. Elle devait accompagner M. à une soirée. Tenant à lui faire honneur, elle voulait prendre son temps pour s’y

préparer au mieux. Arrivée dans sa bonbonnière, Orane posa son sac à main, ôta son manteau puis, de deux coups secs, ses souliers à talons courts. Après avoir allumé son lecteur, elle

choisit trois disques. Une noire douceur pour commencer avec Barbara, un soleil maternel ensuite avec Omara Portuando, une fougue tonitruante pour finir avec Nina

Hagen : crescendo, comme elle imaginait sa soirée avec M.  Aux premières notes de l’aigle noir, Orane fila se faire couler un bain et revint dans sa chambre pour y ouvrir

son dressing. Pour une fois, M. ne lui avait pas imposé de tenue et, même si elle connaissait parfaitement ses goûts, elle regrettait un peu de ne pas être dirigée. Robe rouge ou noire? Longue ou courte? Avec ou sans manches? Décolletée ou dos nu? Elle faisait glisser nerveusement les cintres sur leur tringle, s’arrêtant parfois sur un modèle avant de repasser à un autre. Qui voulait-elle être ce soir? Sa coupe de cheveux du moment avec ses ondulations aux reflets acajou, était assez proche de celle de Rita Hayworth à qui elle ressemblait vaguement par ailleurs.

Alors Gilda bien sûr ! En fourreau de soie noire et longs gants assortis elle serait superbe. Avec cette robe très moulante, le seul sous-vêtement autorisé ne pouvait être qu’un serre-taille. Elle choisit celui que M. lui avait offert lors d’un week-end à Londres où ne manquent pas les bons corsetiers. Bien lacé, il ferait avantageusement saillir sa croupe. Avec des bas et des escarpins noirs, ce serait parfait. La tenue de soirée posée sur son lit, Orane libéra sa chevelure du chignon qui la retenait puis se défit de ses vêtements du jour, une tenue sans fantaisie. Au travail, elle cultivait un sérieux qui confinait à l’ennui. Nue dans la salle de bains, le miroir du lavabo lui renvoya une image dont elle pouvait être heureuse. Après avoir semé des sels de bain dans l’eau

très chaude, Orane se glissa dans la baignoire. Sur fond de douceurs cubaines, elle savoura son bonheur. Les yeux fermés, le regard de M. s’imposa à ses divagations.

Elle avait pour lui une passion raisonnable mais elle l’aimait et il le lui rendait bien. Orane avait eu bien d’autres hommes avant M. mais tous s’étaient révélés décevants. Non pas au plan sensuel, ces mâles dominants maîtrisaient parfaitement l’art de donner du plaisir à une femme et elle aimait vraiment ça. Non plus au plan sentimental, ils ne lui avaient rien promis et elle n’en attendait rien de précis car de vieilles plaies mal cicatrisées lui interdisaient tout investissement sérieux dans une relation amoureuse. C’est au plan personnel qu’ils l’avaient franchement déçue. Sans aucun affect pour elle, ces étalons n’offraient d’eux même qu’une virilité irréprochable. Séducteurs perpétuellement en chasse, ils n’avaient eu de cesse de lui mentir, assumant avec grossièreté leurs vies multiples, les rendez-vous annulés sans préavis, les départs précipités sans raison apparente. Flambeurs vivant grand train, ils ne l’emmenaient que dans des endroits vraiment chics où ils veillaient à être connus du petit personnel. Hélas, il s’avérait rapidement que ces hâbleurs vivaient d’expédients et de rapines plus ou moins avouables, les plus intrépides allant jusqu’à lui proposer de participer financièrement à leurs louches entreprises. Hormis leurs combines douteuses, ces voyous ne s’intéressaient qu’aux parties fines qu’ils organisaient ou à celles auxquelles ils participaient. Avec un esprit de compétition malsain, ils exigeaient de leurs compagnes du moment, des prouesses qui consistaient, le plus souvent, à repousser les limites d’un sordide convenu. Par défi, elle s’était prêtée à leurs jeux sachant qu’elle pourrait peut-être y trouver un zeste d’insolite qui répondrait à ses désirs les plus obscurs. Elle avait déchanté bien plus souvent qu’elle n’avait roucoulé mais elle admettait avoir connu quelques moments de grâce absolue. Invariablement, ses galants messieurs avaient cherché à lui imposer d’autres soeurs, ce qu’elle avait parfois accepté, plus par curiosité que par goût, rien qui n’avait valu les efforts consentis.

Les uns après les autres, Orane avait fui ces hommes sans regret ni amertume. Elle devait d’avoir rencontré M. à un malappris qui s’était dédit après l’heure de leur rendez-vous au bar d’un palace de la rive gauche. Ils avaient échangé des regards, engagé la conversation, partagé quelques verres avant de partir ensemble. Cette nuitlà, Orane n’était pas devenue sienne, elle l’avait toujours été. Depuis, M. ne l’avait jamais déçue, bien au contraire. Penser à leurs ébats lui échauffa les sens mais l’instant ne se prêtait pas à des plaisirs solitaires qui la retarderaient. Orane sortit de sa baignoire pour se préparer. Tout d’abord, elle vérifia de l’oeil et du doigt son absence totale de pilosité passant ses aisselles au stick déodorant, poudrant d’un peu de talc son pubis. Puis ce fut le tour des mains et des ongles, crème pour les unes, lime et vernis pour les autres. Ensuite, elle se coiffa en maniant prestement brosse et sèche cheveux pour donner à sa crinière souplesse et volume appropriés. Enfin, elle passa ses bas et son serre-taille avant de se maquiller et de se parfumer. Orane se regarda dans les miroirs qui démultipliaient son image: elle était irrésistible! Elle sortit alors un bijou du tiroir de sa commode, l’enduisit de salive et le fixa à sa place. M. aimerait ce détail espiègle. Passer la robe de soirée et les gants, chausser ses escarpins ne prit qu’un instant. Elle attendit ainsi quelques minutes concentrée comme un athlète avant l’effort qui, dans son cas, n’en serait pas un, loin s’en fallait!

A heure dite, l’interphone retentit. Orane passa une grande cape à capuche et descendit rejoindre M. qui l’attendait dans une limousine cossue pour la conduire à cette soirée dont elle ne savait rien.

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  • Catégorie Peinture

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L'autre.  Par Dominique.
L’autre.
Par Dominique.

 

 

 

 

 

 

 

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