La mauvaise mine de l’érotisme zen et branché

Édith Thiercelin
Édith Thiercelin

Un journaliste de France Inter me demanda il y a quelques années si l’on pouvait vraiment renouveler le texte érotique. Tout n’était-il pas dit et montré en matière de sexe depuis belle lurette, questionna-t-il  d’un ton vraiment désabusé. Le sexe en texte visiblement l’ennuyait. J’ai pensé que ça ne devait pas être rigolo de faire l’amour avec lui à la longue, car après tout si le sexe en texte le lasse parce qu’il rabâche toujours la même chose de la gaudriole, la pratique de la sexualité n’est-elle pas tout aussi répétitive?

Justement, l’intérêt de jouer avec  l’érotisme est de lutter contre la lassitude et surtout de ne pas se suffire de la sexualité. Parce que l’érotisme n’est pas la sexualité.  il s’occupe de désir, de créativité, de pulsion de vie et même de mort, d’imaginaire, de latence,  de turbulences et d’esprit tout autant que de chair.

La sexualité est avant tout génitale, elle répond essentiellement à l’instinct de reproduction ;  de plus les choses du sexe ont toujours été administrées, sinon par la nature, par la religion, la morale et les gouvernements, contrairement à l ‘érotisme et la pornographie qui sont, de fait,  une arme anti-sociale. Tout au moins pour échapper au contrôle des états et des bien-pensants car si l’on examine par exemple certains tenants et aboutissants des codes libertins ou SM, on y retrouve malgré tout les stéréotypes d’une société dont les adeptes veulent s’affranchir… si c’est paradoxal, ça reste très humain, le genre humain doit souffrir et faire souffrir pour jouir… n’en déplaise à Onfray, et cela s’illustre si bien dans la situation  politique et sociale du monde. On me rétorquera que l’érotisme tantrique est un havre de paix. Ce n’est pas faux, on peut s’envoyer longtemps en l’air façon love and peace en voyageant zen, mais quand même, les orages qui emportent n’ont pas la même saveur.

Pour revenir à la  littérature érotique :  de façon générale la littérature n’a -t-elle pas déjà tout dit du monde ?L’amour, le pouvoir, la famille, la mère, le père, la naissance, la maladie, la mort, la guerre, les puissants et les faibles, les sentiments… la jalousie, les âmes grises, noires ou blanches, être ou ne pas être, le mal et le bien… Ça fait des siècles que le monde des Lettres fait de la redite.  Qui aurait la prétention de croire qu’il vit, pense, imagine ou écrit quelque chose du monde qui n’ait jamais été vécu, pensé, imaginé ? On continue à écrire et à publier des livres sur tous ces sujets de manière obsessionnelle, tout genre confondu. L’inspiration dans le registre érotique ne diffère pas du genre généraliste. Les livres annoncés comme « OVNI » (mot très employé)  dont on applaudit la publication ne sont parfois rien moins que des soufflés fabriqués par des communiqués de presse narcissiques. La  seule vraie innovation viendra de nouveaux courants artistiques ou de contre-culture et cela vaudra pour tous les registres d’écriture, érotisme compris.

Mon goût de l’érotisme et mon envie de le défendre sont mis à mal. L’érotisme a de plus en plus mauvaise mine et même dans les livres. Je suis un peu en froid avec ce mot qui m’a fait tant fait rêver et donné mes premiers émois de lecture et d’écriture. Un vague écœurement de lendemain de fête avec son trop-plein de victuailles pas toujours de premier choix.

Dmitry VorsinSi nous, qui chérissons la licence et la luxure, avons réclamé pouvoir parler de vice sans se faire clouer au pilori, ce n’était pas pour qu’il soit passé à l’essoreuse du marketing afin de nous le rendre plus blanc que blanc, bien comme il faut, fréquentable, le must des Unes des publications estivales de tous les magazines.  Le vice devenu vertu, c’est un comble ! L’érotisme a enfilé ses charentaises, le voilà bien pépère, bien sympatoche, prescrit par tous les médias, pauvrement fantasmé  selon des codes usés, produit dérivé d’une ancestrale débauche, fichu avec son code- barre en tête de gondole ou distribué en réunions de copines rigolardes.

L’érotisme est devenu zen et branché, écolo, raisonnable et même à développement durable, c’est dire comme le bordel s’est ordonné !

Je parie même que les adeptes de cet érotisme domestiqué ne fument pas et fichent leurs amis fumeurs sur le balcon, ne picolent pas trop et mangent 5 légumes par jour, hantent les clubs de gym.  Ils sont épilés de partout et combattent leurs odeurs corporelles. Certains ne veulent pas envisager la mort ni la mentionner,  je dis à ces gens-là, vous ne pouvez vous réclamer de l’Éros si vous fuyez l’idée de la mort, c’est ne rien connaître de la luxure car l’érotisme est quand même bien l’acceptation de la vie jusque dans la mort comme le rappelle si bien Bataille. Eros et Thanatos ont toujours dansé le tango à la vie à la mort. Le vertige, la petite mort, la perte de conscience dans la jouissance, le fil de l’équilibriste, le goût de la chute. Surtout le goût de la chute. La mort rode près du désir érotique et c’est pour ça que ça fait frissonner. Ne pas être capable de regarder la mort, d’en parler ni de la lire, c’est se tenir à l’écart de l’éros ou n’en faire qu’une posture.

Et puis, fallait-il que tous se fassent- et ce, dès les plus tendres années-  selon le mode d’emploi dicté dans  les mag fashion : attacher, claquer les fesses, engoder, sodomiser pour jouir en chœur à tout prix. Ou plutôt à bas prix… Depuis que l’érotisme est devenu une injonction et un marché, a été démocratisé comme on dit, on nous fourgue de l’érotisme low -cost , le mot est évidé, raplala, plan plan l’écureuil, contrôlé par les mass médias et consorts… On permet pour mieux maîtriser. C’est de l’érotisme ça ? Non c’est juste du sexe juteux .Voilà cette chose dotée d’un passeport, convenablement validée, policée et désenchanté. Finalement, j’aimais mieux quand il y avait des frontières à franchir pour accéder à l’éros au secret, quitte à y laisser des plumes, et surtout quand l’érotisme exigeait de s’engager dans une pensée  libertaire. Aujourd’hui elle n’est que libertine.

Zdzislaw Bekzinski
Zdzislaw Bekzinski

Et on a beau essayer de nous estourbir avec une surenchère bien trash pour faire différent, on oublie que justement, l’érotisme ne se marchande pas sur l’étal d’une boucherie. La société ne s’est pas érotisée comme on le lit partout, elle s’est sexualisée. Tout est cul et si peu de choses sont désirables, troublantes à vous faire mettre l’imaginaire en ébullition ou péter les plombs.


2927960974_645b9bb8a6_oCertains affirment que le test du texte érotique c’est la bandaison. Notez que l’on dit toujours bandaison alors que la majorité des lecteurs de livres érotique est féminine. On pourrait donc dire que le test c’est la mouillure. Donc, si le livre ne fait pas bander ou n’humecte pas les petites culottes, on doute du caractère érotique du livre. Soit, mais n’oublions pas que le cerveau est le chef d’orchestre de la symphonie érotique. Un jeu de construction, une mise en abyme, un principe de poupées russes. C’est aussi un regard porté sur l’existence qui à peu à voir avec l’envie de se foutre à poil   partout pour se faire prendre par tous les trous. Ça, c’est juste du sexe.

Certains textes érotiques vont droit au but, sujet, verbe, complément, séduction, fellation, cunnilingus, baise et sodomie en double file dépêche toi mon pote, avec un intérêt exclusivement masturbatoire. Pourquoi pas  ?  Exclusivement explicites ou volontairement estampillés pornographiques , il en faut pour tous les goûts et pour toutes les libidos, et ces livres-là trouveront toujours des lecteurs branleurs, la masturbation c’est bon pour la santé. Je ne fais pas de distinguo entre le hard et le soft, là n’est pas le problème.

Mais  la littérature érotique exige des embarquements pour des voyages dans des au-delà, loin de soi, des virées sur des chemins pas balisés, des histoires à perturber le cerveau, le cœurs, les sangs, les humeurs et les nerfs à tel point qu’on n’a pas forcément envie de lâcher le livre d’une main, pas encore, on laisse faire l’alchimie du verbe en chair, on est dans le récit, bousculé ou même choqué ou chancelant. Parfois ça peut même donner mal au ventre, repousser, fasciner… L’important est de mettre à la fête autant le dire que le faire, dévoiler des possibles inimaginables et nourrir les imaginaires, parfois sans même  donner envie de parachever la rêverie.

Il n’y a pas de curseur qui teste la réalité du caractère érotique. Chaque lecteur recevra les textes qui parlent du désir et du plaisir de façon différente.

Dmitri Vorsin
Dmitri Vorsin

Et à un éphémère plaisir masturbatoire, d’autres préfèreront la lame de fond qui emporte au large sans espoir de retour. Un petit quelque chose qui trottera toujours dans le cerveau et sous la peau et qui laissera ses empreintes et un désir farouche de vie.  Une réminiscence de lecture à faire vaciller. N’est-ce pas ça l’érotisme ?


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2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Leroux dit :

    J’ai bien aimé vos mots sur l’Erotisme édulcoré !!!!
    Merci je reviendrai vous lire !!

  2. Georges M dit :

    En plus les photos que vous avez choisies sont inspirantes, surréalistes à souhait !

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