Jessica Nelson : Tandis que je me dénude

Il n’y a  pire douleur que de voir son intimité dévoilée en public.

891864La discrète Angie Rivière, professeure et écrivaine, est  pourtant une veinarde, la publication de son premier  roman Bébés de brume lui vaut une invitation sur le plateau télé d’une fameuse émission culturelle diffusée en direct.  Malgré cet honneur, le lecteur va être le témoin d’un écroulement intime.  Sous les feux des projecteurs et face à l’insupportable imbécilité des animateurs et du public, Angie trinque sévèrement jusqu’au vertige identitaire.

L’image qu’elle s’est construite craquèle, elle si pudique bascule dans l’exhibition d’une Angie instable. Ses démons intérieurs se régalent de sa piètre prestation, tout comme ceux qui la scrutent derrière leur écran, dont un ennemi anonyme qui la harcèle de façon interactive via un blog et les réseaux sociaux.  Angie serre les dents et endure, les fesses en équilibre sur un tabouret inconfortable. Elle ne se dépare jamais de sa lucidité ironique et se bat avec ses démons intérieurs qui la guident vers la faute. Elle  panique au bord d’un délire de paranoïa, persuadée qu’elle va apparaître nue et révéler ses secrets. Elle observe les autres participants de cette mascarade pseudo culturelle où seule compte l’apparence, chacun dans son jeu de scène tente de vendre son morceau tout en twittant et  le présentateur n’a bien sûr pas lu son livre, il la coupe dès qu’elle s’embarque dans des considérations trop intello qui  vont faire fuir les téléspectateurs, donc des parts de marché.

Ce roman qui reflète si bien notre société de spectacle cannibale est choral :  Angie raconte son calvaire mais tour à tour ceux qui regardent l’émission et la connaissent commentent aussi ce qu’ils croient voir. A travers ces regards implacables qui la désapent, se  dessine alors son intime histoire qu’elle s’ingéniait à planquer pour survivre.

Dans ce vide sidéral, la douleur intime est d’autant plus sanglante. Jessica l. Nelson réussit à traduire très justement  la façon dont nous nous sommes abandonnés et oubliés dans l’exhibition, le voyeurisme et l’immédiateté.  Et tandis que se dénude Angie, le lecteur se sent concerné par son malaise et sa honte.

 Il n’existe pas de littérature sans offrande aux esprits, c’est à dire sans que le bruit étouffé d’une mise à mort ne libère une flaque de sang. Rien n’a lieu sans les démons…. Page 235,  citation de Yannick Haenel (Je cherche l’Italie, Gallimard, 2015) 

 

NB  ma chronique a été initialement publiée sur le Salon Littéraire le 10 août 2015.

Jessica L. Nelson, Tandis que je me dénude, éditions Belfond, août 2015, 237 pages, 17 euros.

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