Nécrophilie, un tombeau nommé désir de Patrick Bergeron

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La collection Borderline des éditions Le Murmure m’intéresse au plus haut point car elle regroupe des textes qui s’attaquent à des sujets peu traités qui ont toujours quelque chose à voir avec l’indicible.

« Les nécrophiles ne sont souvent pas des gens très gais » .

C’est sur cette phrase de Marie Bonaparte que s’ouvre l’essai Nécrophilie, un tombeau nommé désir, de Patrick Bergeron, publié aux édition Le Murmure dans cette collection Borderline.
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L’auteur s’attaque au tabou le plus scabreux et le plus sulfureux des paraphilies. Car enfin,  interroge Lucien, le héros du roman Le nécrophile de Wittkop, « tous ces sexes sous la terre, y pense-t-on jamais ? »  la réponse  est   « non, oh que non »   comme  le soutient spontanément Patrick Bergeron.
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Pourtant cet essai ne manque pas d’intérêt et l’auteur démontre que la littérature peut, et même doit tout explorer. Le sujet de la nécrophilie est très peu étudié car rares sont ceux qui ont envie de se pencher sur les amoureux de cadavres et le commerce qu’ils en font, leurs cochonneries dépassant l’entendement. Mais quelques fameux écrivains ont produit des textes corsés et morbides de qualité, qui fascinent  autant qu’ils répugnent. C’est justement l’association de ces deux émotions qui font que la nécrophilie est puissamment érotique pour ses adeptes,  et Baudelaire a su si bien le traduire avec sa Charogne.
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Bergeron rappelle en préambule que les nécrophiles ont existé de tout temps et dans toutes les cultures :   déjà Hérodote s’était livré au coït avec son épouse après l’avoir trucidée et  Hérode le Grand avait fait de même avec la sienne. L’auteur  charpente son essai sur la culture plutôt que sur le fait sexuel, il passe en revue tout ce que la littérature et le cinéma ont raconté de la perversion de la nécrophilie et ce fil conducteur nous guide intelligemment dans ce périple plus que  borderline. Rien donc de spectaculaire dans cet ouvrage, Bergeron  sollicite notre cerveau et non notre voyeurisme.
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L’attrait pour  des cadavres est assimilé à un viol, comme l’on parle de viol de sépulture.  Selon la pensée commune, la dépouille d’un homme ou d’une femme est vide, vidée de son esprit mais le corps reste sacré. Les morgues étaient autrefois des lieux de ravitaillement pour ceux que la chair pas fraîche émoustillait.  Les embaumeurs étaient aussi surveillés, précise Bergeron. Parce que, c’est malgré tout un problème, s’il n’est déjà pas facile de trouver un partenaire vivant, c’est encore plus difficile  d’en dégoter un de mort. Ce qui explique sans doute pourquoi de nombreux nécrophiles se transforment en assassin et Bergeron mentionne  de  tels faits divers exploités en littérature ou au cinéma.
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On a pourtant tort de penser que les nécrophiles sont tous des psychopathes en puissance,  ceux-ci s’avèrent être parfois des gens au parcours normal, qui se trouvent confrontés fortuitement à une situation troublante qui leur provoque une pulsion inconnue (Bukowski, The Copulating Marmaid of Venice). Indéniablement, la solitude et la désocialisation font le terreau de cette déviance sexuelle, mais il faut  encore différencier ceux qui restent attirés par les corps morts d’êtres qu’ils ont chéris et qui ne peuvent se résoudre à quitter et ceux qui ne sont excités que par la mort, le cadavre, l’odeur et la décomposition.
(Chose qui me rassure un peu…puisque dans mon dernier livre, S’inventer un autre jour, deux de mes personnages forniquent avec la mort d’une façon ou d’une autre, et je n’ai pas réalisé  faire œuvre de nécrophilie)
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Humour noir, comédie trash,  esthétisation de l’horreur, les écrivains et les cinéastes ont puisé dans ces registres pour parfaire leurs œuvres qui abordent la nécrophilie, comme Bataille, Chessex, Rachilde, Gowdy, Bukowski, Genet, pour ne citer qu’eux et sur lesquels Patrick Bergeron prend le temps de s’arrêter pour parler de leurs textes et de leurs personnages.
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Je vous livre rapidement deux exemples qui restent, dans le contexte… les plus poétiques…Barnabas récupère les jolies noyées pour en faire ses amantes dans La tour d’amour de Rachilde (je l’ai lu, effectivement, l’homme est un pervers certes, mais très sentimental),  alors que la narratrice de Barbara Godwy dans « On pense si peu à l’amour »  a commencé à jouer,  alors qu’elle était enfant, avec des cadavres de petits animaux  pour finir, adulte,  par  jeter son dévolu sur des cadavres masculins dans un triangle amoureux avec son amant qui comprend qu’elle ne peut aimer que des hommes morts, ce qui le conduira à se suicider  pour pouvoir fusionner avec elle quand elle aimera sa dépouille.
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En moins de 60 pages, Patrick Bergeron nous expédie de l’autre côté de la raison, dans le monde de l’effroi pour qui semble posséder la sienne, sans nous brusquer. Il arrive parfaitement à ne pas perdre le lecteur en chemin parce que ce qu’il raconte de cette affaire de nécrophilie est instructif et titille notre capacité à envisager l’impossible. Et l’auteur de rapporter ce que disait Lautréamont: « le charme de la mort n’existe que pour les courageux »
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Nécrophilie, Un tombeau nommé désir, Patrick Bergeron – Edition Le Murmure – 59 pages –  7 euros
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