Nomade, d’Aurélie Gaillot

urlAurélie Gaillot à rebrousse-poil dénude le cœur des hommes

Aurélie Gaillot n’a certainement pas fini de faire entendre sa voix  profonde et marquante, sans chichi ni  vibrato esthétisant.  Une écriture rude, d’une brutale poésie.  La jeune femme taille ici son texte au scalpel sans ménager le lecteur et c’est drôlement efficace pour le prendre au ventre.

Nomade est une superbe  histoire d’amitié masculine. Le lien qui unit les deux jeunes hommes est puissant et indestructible malgré les vents contraires.
Curt et Mathias ont poussé ensemble comme des mauvaises herbes, leur famille défavorisée comme leurs enseignants les ont laissés sur la bas côté de la route, bons à rien sans avenir. Leur misère leur colle aux godasses, parfois au cœur, souvent au cœur. Leurs mots et leur grammaire sont âpres comme leur vie. Malmenés. Heureusement il y a les rêves.
Mathias rêvait d’être un arbre.

 » Un arbre, putain, ça me causait, m’en imposait, m’émerveillait, ça me collait un de ces respects de dingue comme rien d’autre savait le faire. « Putain d’arbre ! », que je pensais, reluquant le vieux platane de la cour de récréation pendant que les petits oignons aux yeux brillants bien en rang mataient sans broncher la carte du ciel ou les rangées de verbes au subjonctif de mes deux.
Oh, l’imparfait présent que l’on peut vivre sans penser à se rebeller. « Dans une autre vie je me disais, je serais un arbre « 
.

Et puis Curt, lui, ne quitte jamais son vieil exemplaire d’aphorismes indiens, ça le fait cogiter,

« Comprendre, ce peut être le plus sûr chemin vers une solitude intérieure que t’envisages même pas… Parce que quand tu sais, quand tu sens au plus profond que tu sais, t’as plus l’envie de rien voir… « .

Même nuls à l’école, les mots et les livres construisent les garçons. Mathias écrit un livre, inspiré comme un fou avec vingt fautes par ligne, il le donne à son ami et attend son avis comme le messie:  un truc célinien lâche Curt…

Bon gré mal gré, les voilà des hommes et les filles et les désirs les tourmentent. Lucides, pudiques, maladroits et  parfois audacieux comme des anges ils frottent leur peau et leur âme déjà écorchées sur celle de leurs rencontres,  très prudemment, sauf le jour où cet abrutit  de Curt se laisse vampiriser par une pintade qui fera tout pour désunir les deux garçons.

La vie intérieure de ces garçons pauvres est riche et dense.
Il n’y a pas de happy-end, il n’y en a que dans les romans qui ne disent rien de la vie, mais il y a de la joie dans ce beau  texte, une force de vie sidérante dans ces tentations de désenchantement,  où la mort et le chagrin s’entêtent à vouloir laisser leurs empreintes.
Se dessine en filigrane le questionnement sur la réussite d’une vie, c’est quoi réussir sa vie ? Posséder ? Exercer son pouvoir ? Et puis, c’est quoi  l’amour, comment aime-t- on vraiment ?

Aurélie Gaillot avec tendresse et empathie brosse le  portrait d’une jeunesse sur qui on ne miserait pas un sou et qui pourtant est pleine de ressort. Il suffirait de regarder ces gamins au cœur parce qu’un homme se construit aussi à l’affect

Le prof idéal qu’aurait fait de moi un homme instruit, l’aurait fallu qu’il me congratule toutes les trois secondes en me faisant réciter mes tables avec une patience d’ange.

Nomade est un roman qui s’inscrit dans la lignée de celui d’Elie Treese, Les anges à part  Des textes qui font du bien à l’âme dans ce monde dur qui écrase les faibles.

* ma chronique a été initialement publiée sur le salon littéraire
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Aurélie Gaillot, Nomade, éditions Numeriklivres, collection littérature générale,  2015, 103 pages, tous formats numériques 3.49 euros.
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