Bordeaux, la mémoire des pierres, de J.M. Devésa

9782358770132FS

Voici encore un roman qui relève de l’intime. Des intimes devrais-je même dire.

L’histoire de ce roman pourrait être simple, linéaire, factuelle et se résumer à ses ingrédients  :    la ville de   Bordeaux, les empreintes espagnoles que les exilés et résistants républicains espagnols ont laissées en ses murs,  les souvenirs de  François Lister âgé de soixante-treize ans qui revient à Bordeaux  cinquante ans après pour faire revivre son passé d ‘homme engagé et  son amour pour la jeune résistante  Rosario Santiago, et finalement  le   récit de son pèlerinage au cours duquel il rencontre et s’éprend d’ une  autre jeune  Rosario Paradis, étudiante punkette qui finance sa thèse en travaillant dans un peep-show.

Tout cela est bien présent dans le roman mais ne comptez pas sur  Jean-Michel Devésa  pour vous en faire un récit structuré selon les bonnes vieilles méthodes.  Devésa a une toute  autre idée de l’écriture et se fiche bien des convenances du roman.

La construction de son texte interroge en son cœur la littérature.  Les personnages et   les narrateurs se substituent les uns aux autres, en perpétuelle mouvance le passé se fait présent, le présent passé, et Michel Devésa s’invite  dans le récit , en quête de son double il  s’empare aussi du  je,  dialogue avec le lecteur, avec  François Lister ou monologue, et  cherche dans Bordeaux  trace de ses racines espagnoles et de ses  propres amours.

C’est tout l’intérêt de ce roman,  révéler l’inextricable et l’espace-temps  champ de tous les possibles mais si souvent  insaisissable.

L’écriture dense et singulière  de  Jean-Michel Devésa ne peut laisser indifférent, à  coup sûr  elle  perturbera  le lecteur dans son train-train de lecture, il faudra  peut-être qu’il s’accroche, renonce aux stéréotypes de la construction narrative  pour se laisser happer par cette histoire plurielle qui célèbre Bordeaux tout autant que l’énigmatique amour et son rapport au temps.

Jean-Michel Devésa est maître de conférence à l’Université de Bordeaux, il connaît bien  sa ville. Le passé espagnol de Bordeaux est fort mal connu, le récit en restitue la réalité de façon extrêmement tangible et les lecteurs épris de la ville  déambuleront  avec grand plaisir dans les pas de l’auteur et de ses personnages,  la ville  est détaillée par le menu, ses rues, ses enseignes, ses cafés, ses bruits, sa lumière, ses odeurs, la juxtaposition  de la ville contemporaine et de celle des années 60.  

Enfin on ne peut pas parler de ce roman sans évoquer la langue de Jean-Michel Devésa, les amoureux du verbe seront servis, le  vocabulaire est très soutenu, le style parfois sculptural  plutôt que précieux, ce qui donne au texte un curieux rythme suranné  au regard de sa construction délibérément moderne. Ce n’est pas désagréable, à vrai dire, peut-être même en phase avec ce qui émane de ce roman et de la personnalité de l’auteur.

(J’ai  initialement publié cette chronique sur le Salon Littéraire)

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