Les Snuff movies ou comment donner la mort à voir

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Si la mort, notre mort, relève de l’intimité la plus profonde, celle des autres, l’extime,  exhibée en public ou dans des réseaux très fermés, n’en finit pas de solliciter nos peurs et nos fantasmes, notre compassion ou notre abject voyeurisme, à mi-chemin de l’humain et de l’inhumain.

Le terrifiant concept du  Snuff movie est un film clandestin qui met en scène la mort de façon  explicite et violente. Il s’agit toujours de meurtre, de torture avec cette particularité : rien n’est joué, tout est vrai. Les acteurs ne font pas semblant de mourir, ils sont exécutés pour le besoin du film, comme des animaux ont pu l’être d’ailleurs.

Il y a de quoi glacer les sangs  et on peine à y croire, avec malgré tout un doute effarant… la perversité et le sadisme ne mijotent–ils pas  dans le genre humain ?  Et la mort n’en finit pas de harceler les âmes égarées, chaque jour en apporte la preuve hélas.
Alors, faut-il y croire ?  Y a-t-il des cinéastes assez fous pour faire de tels films et des spectateurs assez abjects pour les visionner, la bave aux lèvres ?    C’est ce qui fait l’objet de ce petit livre  très documenté  Snuff movies, Naissance d’une légende urbaine. de la collection Bordeline des éditions Le Murmure.
Parce que le phénomène n’est pas nouveau, les auteurs retracent l’historique de cette légende urbaine qu’est le stuff film dont les balbutiements ont été décrits par Guillaume Apollinaire dans un conte « Le beau film » (1907),   tout en analysant l’obsession de l’homme pour le spectacle de la mort en direct ou en différé.
A vrai dire, l’essai est très bien construit et n’est pas destiné qu’aux cinéphiles, la réflexion nous amène à  nous interroger sur ce que nous faisons du spectacle permanent de la mort violente que nous contemplons sur nos écrans, vidéos de décapitations, cadavres encore chauds dans les rues des villes en guerre, caméras qui balaient les Alpes sur le site du crash, mine de rien,  en quête de morceaux de chair.

La fascination de la mort hante le cinéma, suggérée pudiquement ou exhibée dans des films gores,  traitée de façon grave ou tournée en dérision, elle reste omniprésente dans tous les genres. Mais jouée, simulée.

 Partant du principe que seul le médium de la caméra peut témoigner du passage de la vie au trépas, certains ont voulu capter le vrai passage, l’instant où la vie s’échappe. Pas pour rire, ni pour pour frémir ou fantasmer. Pour donner à voir la mort vraie. Parce que des tordus pervers paient très cher pour voir cash.
Antonio Dominguez Leiva et Simon Laperrière passent en revue tous les films qui   se revendiquent  ouvertement Stuff movie ou qui circulent en réseau privéen décortiquant les scenaris et en  rapportant comment le FBI a enquêté à chaque fois. Il est apparemment  très difficile de réunir des preuves, d’autant plus que parmi ces réalisations, certains jouent l’ambiguïté pour attirer le spectateur en mal de sensation forte. Des rumeurs folles sur le meurtre ainsi  filmé de Sharon Tate, pellicule qui serait cachée dans le désert…
Il faut lire ce petit essai édifiant. Réalité ou légende, le Snuff movie interroge le tabou de la mort et la paradoxale insensibilisation de l’homme à son spectacle violent qui s’en repaît juste pour en jouir perversement.
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Antonio Dominguez Leiva et Simon Laperrière,  Snuff movies, Naissance d’une légende urbaine.Editions Le Murmure. 2013.  62 pages, 7 euros.