Théorème de l’assassinat, de Jean Streff

1728Jean Streff  fait partie de ces écrivains maudits que les éditeurs renâclent  à publier alors qu’ils livrent des textes ô combien puissants. Théorème de l’assassinat est  un roman certes sauvage et sanglant mais ce texte suinte de poésie baudelairienne et d’amour, et laisse le lecteur chancelant avec le cœur qui tambourine sourdement dans son ventre.  Et quoi souhaiter de mieux au lecteur qu’il flageole ou sorte k-o  d’une lecture ?

Lire Théorème de l’assassinat c’est faire incursion dans un tableau de Jérôme Bosch, il y a d’ailleurs quelque chose de Jean-Pierre Martinet dans Jean Streff à qui je souhaite décidément plus longue vie.

Le narrateur de Théorème de l’assassinat  est un homme né avec un pied-bot, de stature et de sexe tout rikiki, qui cherche le Graal en enfer. Il est obsédé par la mort et surtout le meurtre  qu’il ne cesse de fantasmer, de rêver, de préméditer, de fignoler, de méditer.   De nuit comme de jour, il visualise la chose, les victimes, le sang, la plaie, l’arme du crime, le geste et la posture. Sa volonté s’affirme, s’affine dans les détails qui font sens. Après avoir  contemplé ses carnages, visé la foule, observé  des corps tomber, la révélation d’une victime unique lui vient, et il lui tranchera la gorge, voilà ce qu’il convient de faire.

L’existence du nabot est dédiée à la mort. Né d’une mère complètement débauchée qui lui a fait vivre une enfance de merde, aux côtés d’un père qui l’a répudié à la vue de son pied et d’une bonne pas plus reluisante qui le forçait à lécher ses torchons souillés de ses jus d’entrecuisse, il ne cesse de pleurer le jour où la fente de sa mère a vomi cet enfant  mort-né.

Dans  cette atmosphère d’épouvante et de férocité hallucinatoire, Jean Streff adopte une narration  onirique d’une légèreté  discordante qui souligne la douleur insoutenable du narrateur en quête de sa délivrance mortifère.  Impeccable et si beau, tout en douceur,  hypnotisant,  le verbe cabote entre lucidité et folie, vie et mort, haine et amour,  il fait mouche sans provoc mettant le lecteur au supplice, car le lecteur en désordre ne sait pas, ne sait plus, cauchemar ou leurre, il  assiste au désastre et doute de la véracité  des assassinats décrits et pourtant n’est-ce pas bien vrai ?  mais  il ne peut jamais  douter de l’incommensurable fringale d’amour du narrateur, et peu à peu, au fil des pages, il  lâche le cordage de son échelle des valeurs.

Tantôt « je », tantôt « il » ou encore « tu », l’écrivain modifie les angles, crée une distanciation pour mieux cerner l’infernal  combat intérieur de son personnage qui n’aspire qu’à trouver la femme qui n’est jamais venue, qui ne viendra jamais, cherchant dans son crime parfait à enterrer  la promesse d’amour jamais tenue de la naissance.

Le texte comporte 10 superbes dessins de Richard Laillier exécutés à la pierre noire et à la gomme magique qui restituent le climat sombre et éthéré de la narration.

Enfin, Claude Louis-Combet préface l’ouvrage avec un texte intitulé « Le rêve du tueur tué ».  J.L Combet est  l’ auteur de 2  livres que j’ai chroniqués, le délicat  Le Nu  au transept , et  le croustillant Suzanne et les croûtons

Si vous cherchez dans vos lectures quelque chose d’apaisant pour vous conforter, ne lisez pas Jean Streff. Enfin, à ceux ou celles qui verraient dans ce texte une apologie du crime ou de la barbarie, je dis carrément qu’ils ne méritent pas de lire ce livre, ni même qu’ils s’arrêtent devant un tableau de Bacon ou lisent la Charogne de Baudelaire.

Aux autres, lisez ce texte admirablement bien écrit, vous serez sonné, ça vous permettra de boire un verre en trinquant à l’amour avec une pensée émue pour Jean Streff.


Jean Streff, Théorème de l’assassinat, Editions Les Ames  d’Atala, 2015, 123 pages, 11 euros

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