Femme interdite , de Ali Al-Muqri

Wet Eye Glasses

 La sortie de Femme interdite vient à point nommé.  Ce roman qui nous vient du Yémen et qui   paraît le 5 mars aux éditions Liana Levi, fait partie des livres absolument nécessaires, loin des fantasmes occidentaux de toute sorte qui alimentent les conversations et polémiques confortables à propos du sort des femmes soumises aux lois islamistes.  Houellebecq  devrait le lire, et peut-être réécrire Soumission.   

Son auteur, Ali Al-Muqri, brosse un portrait poignant et  terrifiant de la femme au Yémen, cette femme-défendue, interdite à la vue des hommes, interdite à la société, au monde mais surtout interdite à elle-même.  Et voilà bien le plus  douloureux, cet empêchement à se reconnaître  intimement dans son être, dans sa féminité, femme cassée dans sa  propre perception, incapable de se tenir debout sous sa camisole, seulement dressée à accepter que son existence soit tout simplement illicite.

La femme yéménite comme toutes ces femmes aux ordres de l’islamisme radical n’est jamais  « éduquée »  lorsqu’elle est fillette, ce mot ne convient pas même pour exprimer le domptage et l’asservissement.  Que ce soit par ses parents  ou par les fous de Dieu, elle est, à mesure qu’elle grandit, systématiquement niée, rabaissée, tenue à terre, vidée de sa substance, passée à la moulinette de l’endoctrinement par des hommes  incapables de penser par eux-mêmes,  des pères,  des frères, des fiancés soumis eux-mêmes au lavage de cerveau, exaltés par leurs incessantes invocations  religieuses hypnotiques.  Le vide  est sidéral…l’injure à l’intelligence,  à la pensée et bien sûr à la religion, incommensurable.

La narratrice, que personne n’appelle par son prénom, est juste une fille avec tout ce que ça suppose au Yémen. Elle  grandit dans une famille totalement  soumise au père, entourée d’un frère et d’une sœur qui pourtant, comme tous les adolescents du monde,  transgressent discrètement  les interdits et tentent d’assouvir leur curiosité,  celle de l’autre sexe, celle de l’amour, celle de la liberté.  Les ados visionnent en cachette des cassettes culturelles  et s’initient au sexe et à ses pratiques

 C’est l’heure ! L’heure du charivari 

le verbe cru,  les filles et leurs copines discutent de ces films pornos,  elles jouent avec leur corps et même entre sœurs,  se désirent et se masturbent.   Le frère aîné plein d’idéaux marxistes, ne fait jamais ses prières, il  boit de l’alcool et surnomme sa petite soeur Rosa en la priant de marcher dans les pas de Rosa Luxembourg

Sois libre et magnifique comme Rosa Luxembourg, lis son livre et tu connaîtras la valeur de la vie !

Quant à Loula, la grande sœur  délurée, elle  choisit la difficile et pas toujours heureuse rébellion, elle ne plie pas et utilise son corps pour faire vivre la famille et soigner son père malade, lequel préférant ignorer la provenance de cet argent, ferme les yeux sur les activités secrète de sa fille si rentable.  Mais cet heureux temps ne dure pas,  le brusque changement de personnalité du frère  précipite les sœurs dans l’enfer extrémiste, il brûle tous ses livres d’ado, passe son temps à prier et envoie sa jeune sœur au lycée islamisque pour faire son éducation religieuse. Le jeune fille doit immédiatement revêtir une abaya

..en franchissant la porte de la maison, j’ai constaté que le ciel avait changé, il était plus sombre. A travers la lathma bien épaisse, j’avais l’impression de voir de grandes ombres ramper sur le sol et s’étendre jusqu’à l’horizon. Tout l’espace autour de moi s’était compacté en une seule ombre massive , se substituant à cette clarté du jour qui avait disparu...

Désormais il lui faut apprendre les innombrables choses illicites jusqu’au timbre de la  voix des femmes, et les rares permises, faire réellement ses prières en toute conscience, apprendre le Coran, connaître chaque fatwa qui solutionne ses problèmes, se faire accompagner d’un mahram pour sortir. Rire est illicite et quand enfin elle comprend que pleurer est permis, elle ne peut plus verser de larmes. La narratrice se perd  dans l’endoctrinement en restant consciente de sa métamorphose. Les années passent, elle  a l’impression d’être en état de *djihad permanent. Et le pire, c’est que sournoisement, une douce et affreuse sensation s’empare d’elle, en devenant une bonne élève soumise elle a l’impression d’être  plus respectée et un peu plus libre, moins surveillée. C’est la fameuse soi-disant liberté sous le voile que brandissent comme ultime argument, les pourfendeurs des droits des femmes . Cette révélation est  juste évoquée dans le texte mais elle sous tend la colère intérieure de la jeune femme, une rage sourde  qui ne cesse d’enfler et la détruit.

Le mariage, qu’elle appelle de ses vœux pour enfin connaître ce qu’est le sexe avec un homme,  va la renvoyer au foyer. La jeune femme va devoir négocier avec ses devoirs de bonne musulmane qu’exigent les yéménites mâles intégristes, et  ses propres désirs. Sa soif de sexe, son besoin d’exister se heurte  à l’impuissance de son époux.   D’ailleurs  les hommes présents dans ce roman sont quasiment tous impuissants et la force des désirs féminins jamais jugulée, le symbole est  très fort…

Sur le chemin chaotique du mariage, du djihad et de la tentative d’émancipation, la jeune femme va encore se confronter à elle-même, jusqu’à l’épuisement.

….je quitte la maison…moi-même je suis à la poubelle…une femme défendue à la poubelle…je suis libre…je suis une femme défendue…une femme défendue  de moi-même…j’arrache mon khimar….j’avance….j’avance sans m’emmener avec moi….je m’abandonne….

  Au fil des pages, les vers du poème Questionnez mon coeur,  d’Almad Chawqi, interprété par Oumm Kalsoum,  servent de fil rouge au roman.  Cette chanson enregistrée sur cassette lui avait été donnée par un homme  quelques années plus tôt, elle ne l’avait pas écoutée alors sachant qu’il est illicite pour les femmes de prêter l’oreille aux chansons. Lorsqu’elle le fera plus tard, elle ne cessera de tenter d’en comprendre le sens. 

Ali Al-Muqri, avec sa Femme Interdite, témoigne très justement de la violence intime faite au genre féminin dans une société yéménite hypocrite moyenâgeuse.  Ces intégristes  procèdent à  un véritable  viol mental,  condamnant les femmes à vivre en marge de tout quoi qu’elles choisissent comme destin, y compris celui du djihad.  Il est sans doute un peu regrettable que l’auteur n’ait pas donné au lecteur matière à comprendre comment et pourquoi le frère si complice de ses sœurs éprises de liberté, a changé  aussi brusquement  en reniant tous ses rêves libertaires pour adopter une ligne de vie ahurissante de soumission à l’Islam intégriste. Parce qu’enfin, il n’échappera pas au lecteur que les tortionnaires au quotidien de ces femmes sont eux-mêmes des hommes totalement dominés, constamment mis en transe par  leurs prières.

Et tant qu’il y aura des hommes si fragiles qu’ils tombent comme des mouches dans la folie de l’endoctrinement…il y aura hélas des générations de  femmes-interdites et des pays sans aucun avenir.

Ali Al-Muqri, Femme interdite, Liana Levi, 5 mars 2015, 196 pages, 19 euros.

 

* Le mot djihad a un sens que l’on méconnaît en occident, initialement il signifie ‘ l’effort qu’on fait sur soi pour surmonter ses mauvais penchants et se rapprocher de Dieu’.  Les Islamistes, jusqu’à l’obsession,  désignent par ce mot  la lutte armée pour répliquer aux attaques faites contre leur religion.

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 (Cette chronique est également publiée sur le Salon Littéraire)

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