Il est mort, l’érotisme…

1938751Jean-Jacques Pauvert, dans son ouvrage Métamorphose du sentiment érotique (Lattès 2011)   s’interrogeait  sur ce qu’est devenu l’érotisme, espérant sans trop y croire qu’il en subsiste encore quelque chose en secret, à l’abri de la lumière et des buzz. Las ! Voila que la Foire Internationale de Lyon 2015, ouvrira  fièrement cette année un espace de 500 m2 dédié à l’érotisme. Agonie sous les néons. Que ne sait-on pas que l’érotisme est une fleur de lune qui ne s’ouvre que lorsque la nuit vient…. Sacrifié sur l’autel de la consommation, aseptisé, on exhibe à Lyon de la chose délicieusement inquiétante,  un ersatz  sans saveur qui  empeste plus le plastique et la domestication que la chair et ses humeurs. 

Peut-on porter plainte pour détournement  d’un mot ? L’érotisme c’était une superbe  chienlit et voilà que tout n’est plus qu’ordre et discipline. Passé à la lessiveuse du marketing, de la démocratisation et de la nouvelle  moralité, cette pâle imitation sensuelle n’affole plus que les tiroirs-caisses. L’érotisme et la pornographie ont été des espaces libertaires,  toujours en marge, des soupapes de sécurité pour notre part d’ombre,  affranchis de la morale et des états censeurs.

Edith Thiercelin
Edith Thiercelin

Dans la chose érotique, la vraie,  celle d’avant sa marchandisation en tête de gondole, il n’y avait aucune injonction esthétisante, il s’y invitait au contraire  le mal,  la laideur, la vulgarité, les déviances, la subversion,  le désordre, l’insoumission, le noir , la transgression, la déstabilisation, l’impur, l’inavouable, le rideau tiré, les petites lampes rouges, les odeurs louches, de chair et d’humeurs. On nous parle de démocratisation de l’érotisme. Je n’ai jamais entendu de connerie aussi énorme. Démocratiser l’érotisme, ça veut dire quoi ? Comment peut-on démocratiser un sentiment, un trouble, un imaginaire, un désir ? S’il est  vrai qu’il est grand temps que tout le monde puisse parler de sexe, acquérir des connaissances sur son corps et sur la sexualité, cela n’a rien à voir avec l’érotisme,  dernier espace intime qui ne veut surtout pas se faire formater. Par « démocratisé » il faut plutôt entendre   « contrôlé » pour être donné en pâture à tout un chacun, sachant bien qu’un homme et une femme qui broutent  là où l’on leur dit de brouter, et surtout quoi brouter  est un citoyen à la botte.

Il faut se remémorer la politique des grandes surfaces, oh ce n’est pas un gros effort de mémoire, c’était hier…il y était interdit de vendre des livres de registre érotique ou à quelques exceptions près uniquement sous blister ; désormais ils sont là chez Hyper U et consorts, bien en vue à l’entrée sans préservatif, avec le gode et les menottes qui vont avec. Ne pensez pas que les grands manitous des hypermagasins œuvrent pour la santé de votre corps et de votre esprit, ni qu’ils sont devenus moins prudes,  bien sûr que non, l’échelle de leur valeur a  simplement pour étalon vos tunes.

Revenons sur   les termes du communiqué de la Foire Internationale de Lyon :

♦ Le concept ? L’érotisme sans vulgarité !

Le ton est donné, l’érotisme sera aseptisé, esthétique, aimable, montrable, donc passé au sas de la censure.

♦ Découvrez-y les nouvelles tendances de consommation des produits érotiques

La Foire Internationale de Lyon n’est certes pas une agora où l’on débat des grandes choses de l’humanité. On y expose pour vendre de l’érotisme.

♦ Ici, l’ambiance est lumineuse et feutrée.

Parfait cliché de l’érotisme domestiqué.

♦ Cet espace de vente se fixe comme priorité de mettre à l’aise ses visiteurs

Un client à l’aise est un client qui achète. Donc aucun trouble ne doit le perturber. Pourtant l’atmosphère érotique doit troubler, et ne pas mettre trop à l’aise au contraire.

♦ l’érotisme se démocratise, sans tabou, à la recherche du jeu, du plaisir et du dialogue, pour contribuer à l’épanouissement des femmes, hommes et couples.

Miss Van
Miss Van

Parlons donc de la démocratisation telle que le chaland pourrait la comprendre : chouette les produits érotiques sont à la portée de toutes les bourses.… tu parles, le moindre godemiché, vibreur, plug,  coûtent la peau du cul. L’épanouissement des hommes et des femmes est un business juteux, ça c’est sûr. Il faut donc comprendre par démocratisation que le marché du sexe est en progression et que même les moins argentés et les moins documentés sur ce que l’on peut faire de son corps vont passer à la caisse.

♦ Cette nouvelle philosophie qui marque l’univers de l’érotisme, est bien entendu partagée par l’ensemble des exposants présents sur la Foire.

Une nouvelle philosophie de l’érotisme ? Diantre ! Ces  Mickey philosophes du désir qui ont conçu ce communiqué devraient être fichus cul nu et fouettés à l’entrée de l’espace coquin.

♦ Adieux plaisanteries lubriques, et bonjour sourires et conseils avisés !

Ces gens-là  insistent beaucoup, ils en redemandent… fouettez, fouettez

♦ On apprécie son cadre intimiste et bien agencé, sa lumière, ses couleurs et son parfum agréable. Autant de caractéristiques qui portent un coup fatal au vulgaire, régnant généralement dans les sex shop traditionnels.  Nombreux sont ceux qui, rebutés par l’apparente trivialité des sex shop, n’osent pas en franchir le seuil. L’espace coquin, s’il est glamour, n’est en aucun cas vulgaire ! Ici, les amoureux viennent en couple, dans le but de pimenter leur intimité.

Sans parler du fait que les célibataires et esseulé(e)s ne semblent pas rentrer dans leur ciblage de clientèle (ils sont tout de même 4 millions en France) puisque  seuls les couples formatés sont mentionnés, c’est limite dégoûtant ce miel déversé à chaque ligne,  et le fait d’agiter le mot « vulgaire » comme un crucifix  pour éloigner le diable me fait bien rigoler, à tel point qu’il m’est venu à l’idée que si les rédacteurs baisent comme ils communiquent sur cette histoire de nouvelle philosophie de l’ érotisme qui sent plus la citronnelle que l’entrecuisse, ça doit  être vraiment fadasse.

La quintessence de  l’érotisme c’est l’ébranlement et non pas la caresse dans le sens du poil,  or le communiqué de la Foire Internationale de Lyon sent le retour du moralisme. Bien sûr, je ne glorifie pas uniquement  le côté obscur de l’érotisme, je concède que la douceur, la joliesse, et tout le tralala bienséant de la sensualité font du bien à l’âme et aux sens. Mais je voudrais bien que l’on ne nous  fasse pas prendre des vessies pour des lanternes.  Déjà je déteste le mot de sex-toy qui pue la pudibonderie à plein nez, un sex-toy c’est un godemiché, voire un gode. Ces mots sont sans doute vulgaires… Et enfin, l’espace coquin de la foire de Lyon ce ne sera jamais qu’un sex-shop géant , et feutré, et joli joli, on a compris, mais un sex-shop quand même à fort potentiel non pas érotique,  mais de rentabilité.

Lorsque j’ai commencé à travailler et à écrire sur le désir, le corps, le sexe et l’érotisme, je regrettais que ce registre  littéraire soit condamné  aux bas des étagères (quoique se mettre à quatre pattes en jupe dans une librairie pour chercher un livre est une posture érotique), et que les journalistes  et magazines culture ne parlent jamais de ces livres ou alors en citant toujours les sempiternels classiques qui prouvaient qu’ils n’en lisaient pas d’autres. Désormais, le sexe et l’érotisme étant devenu des  produits de grande consommation je suis sûre de préférer le retour à l’ombre et au secret.

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