La Villa du Jouir, de Bertrand Leclair

Mise en page 1Malgré le titre  aguicheur  qu’a choisi Bertrand Leclair et le sempiternel thème érotique de la soumission,  La Villa du jouir est avant tout un beau récit masculin sur le désir et la jouissance des hommes. Cru, sans détour, réussi.

Mais Bertrand Leclair ne nous parle pas que de sexe et de ses humeurs, il explore en compagnie de son  narrateur  la façon dont un homme peut oser  s’affranchir des  codes séculaires de la virilité pour la promesse d’un mieux jouir.

Bien sûr, pour expérimenter d’autres formes de plaisirs incertains, Marc, le narrateur,  ne se jette pas froidement dans le vide quand il apprend les enjeux de la proposition scandaleuse que lui fait sa  jolie amante Hannah rencontrée à Berlin.  Il est auparavant préparé par la perverse coquine.  La fusion sexuelle entre eux deux est intense et  la belle saura porter le désir de Marc à son  paroxysme pour qu’il soit prêt à entendre qu’elle n’est  qu’une racoleuse pour une Princesse russe qui a jeté son dévolu sur lui, l’écrivain à succès au physique avantageux, flattant son ego et exacerbant son envie de la suivre n’importe où, la queue en proue.

Hannah lui raconte que La Princesse est un  créature mystérieuse qui vit en Grèce, elle est la maîtresse de maison de  la Villa du Jouir, un lieu très particulier dédié à la jouissance dans laquelle elle y enferme des hommes, la plupart pauvres, paumés et peu cultivés  pour leur faire découvrir d’autres jouissances pour peu qu’ils lui obéissent et lui fassent confiance.  La volupté, voilà ce qu’ils attendent fébrilement, avec  leur Princesse ou avec celles et ceux à qui elle les livre.

Vous l’aurez compris, la Princesse est reine en son pavillon des hommes. Bertrand Leclair n’a rien inventé, il y a en littérature classique ou contemporaine bien d’autres huis clos réservés à cet usage, des Maisons closes, des Donjons, des Châteaux, des îles… la domina  ou le dominateur  y exercent leur pouvoir sexuel et cérébral.

Mais Bertrand Leclair ne manie aucun instruments de torture dans son roman, à peine a-t-il mis entre les mains d’ Hannah et de Marc quelques lanières cinglantes, de façon tout à fait exceptionnelle. Aucune violence physique à la Villa du Jouir.  Je trouve d’ailleurs  abusif que l’éditeur évoque dans la 4ème de couverture  la similitude de ce roman avec L’anglais décrit dans le château fermé  de Mandiargues, texte hyper violent et d’une cruauté sans borne, à mille lieues du roman de Bertrand Leclair,  plutôt empreint d’une certaine tendresse.  Il restera au lecteur à démêler les fils qui tissent le désir des résidents pour savoir si ceux-ci sont violentés mentalement ou libérés de leurs peurs et de leur formatage….

A Marc, qu’elle rencontre au préalable, La Princesse dit

[…Je veux vous apprendre des femmes, et donc des hommes, parce que les hommes s’enferment dans des stéréotypés sexuels dont ils sont les premières victimes…Quel triste spectacle, non que la pornographie contemporaine ? …]

Il va accepter de baisser ses armes viriles sans pour autant  cesser de bander comme un fou. Sans ne rien perdre de sa lente mutation il entre en esclavage, expérimente l’obéissance, la puissance féminine, la perte de contrôle, l’attente et le désir qui rend fou, la frustration, la jalousie, la perte de l’arrogance virile, la jouissance infinie.

L’histoire est corsée d’une petite intrigue politique qui n’apporte pas grand-chose au propos, sinon qu’elle  souligne – si besoin est- que  le pouvoir quel qu’il soit et le sexe sont copains  cochons. Ce microcosme de voyous VIP est pour la Princesse (mariée à un oligarque russe)   un vivier d’hommes et de femmes  à initier au volte-face des comportements sexuels hommes/femmes. Qui rapporte gros.

Marc a joué le jeu, il y a trouvé son compte et peut-être plus que ça réalise-t-il  après avoir décidé de quitter la Villa et sa Princesse, malgré la jouissance, malgré son attachement à elle.

[…Et depuis j’erre, homme à la peine,  sans plus d’âme ou de corps..juste un vieux vêtement mité à remettre tous les matins, qui ne ressemble même pas au mien. Je l’ai laissé chez vous, princesse, le mien…]

Un texte à retenir dans le registre de la soumission érotique  où si peu de textes sortent du lot, même s’il n’y a rien de réellement novateur dans les scènes érotiques ni dans la relation soumis/domina, il y a la façon de dire de l’écrivain. C’est l’écriture de Bertrand Leclair qui  devrait retenir le lecteur le moins enclin à courber l’échine.

Il n’empêche… Après avoir enchaîné la lecture de Soumission, de La villa du jouir et de Femme interdite (à paraître en mars chez Liana Levi)  j’étouffe,  des envies furieuses de liberté, d’air et de grands espaces  me secouent. Vivement le printemps.

Lire les premières pages sur le site de l’éditeur

J’ai aussi publié cette chronique sur le Salon Littéraire 

Bertrand Leclair, La Villa du Jouir, Editions Serge Safran,  janvier 2015, 263 pages, 17 euros.

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