Soumission, de Houellebecq

61337-charlie-hebdo-houellebecq-promotion-soumissionJe lis tous les livres de Houellebecq, ses romans et sa poésie, sans être laudatrice j’aime tout particulièrement l’atmosphère de son oeuvre et son nihilisme ne me rebute pas,  son écriture me plaît et les propos de ses textes me titillent l’esprit et souvent le ventre,   il a beau traîner sa déprime, sa solitude, revenir de tout  sans vouloir aller nulle part, afficher sa misanthropie ou sa vision des femmes peu amène ( et c’est un doux euphémisme ) et encore  sa peur bleue de la décrépitude, toujours ici ou là dans ces textes, et terriblement dans sa poésie,  transparaissent  sa tendresse et son besoin maladif d’amour, Houellebecq n’en finit pas de pleurer très pudiquement son manque d’amour en  posant son regard désenchanté sur l’existence. Bref, lire Houellebecq me procure une certaine joie et tant pis si  cette joie est le fruit de sa désespérance.

Je viens donc de terminer, Soumission qui  fait couler beaucoup d’encre  dans cette période dramatique  qui agite vraiment les esprits.  Il se dit tout et n’importe quoi sur le texte  d’anticipation de Houellebecq  qui imagine notre pays dirigé par un parti musulman.  Je vous invite à lire l’intéressante  chronique de Pierre Cormary publiée sur le Salon Littéraire. Je suis intervenue dans les commentaires de son papier, et voici ce que j’ai écrit :

…pour en revenir au texte, je ne sais pas si  comme il est dit dans les commentaires : « Le but de Houellebecq était justement de provoquer des débats sur la probabilité d’un tel scénario. »

 Je n’en ai pas fait cette lecture en tous cas, tout reste superficiel dans l’exercice d’anticipation de Houellebecq et bien   trop facile,  il ne s’est pas trop foulé,  ça pourrait même faire sourire plutôt que flipper,  ne serait-ce que parce que les femmes  françaises préféreraient mourir plutôt que se soumettre à nouveau et être  asservies par la religion, le  père, les frères, les  maîtres, abandonnant leur féminité redevenue illicite … Ah,  sacré Houellebecq…. il oublie  les femmes et leur force de vie…ce serait peut-être les femmes qui  sauveraient le pays  du péril  liberticide des lois islamiques.

 Le sexe et le désir sont  omniprésents dans le livre  de Houellebecq,  c’est pas mal vu sans doute mais quel contresens dans sa démonstration , notamment au sujet de la soumission  de l’amant.  C’est oublier que la soumission sexuelle volontaire se consent par amour, par passion, par goût de la luxure, par un désir fulgurant,  bref avec une envie terrible et irrépressible et non pas par dégoût de tout ou  par inertie, c’est tout le contraire de la  bof-attitude du narrateur.  Pour abdiquer de sa liberté volontairement,et entrer en esclavage amoureux    il faut  une foutue énergie qui fait défaut au narrateur.   Le héros  forcément aussi nihiliste que Houellebecq  se soumet pourquoi, in fine ? par paresse, par  facilité, par intérêt (incroyable salaire de prof, joies de la polygamie..) par manque d’amour et de joie, par manque  d’envie de croire en  son avenir, pour sa  paix intérieure, ou encore pour éviter le choix du suicide, et par  manque de courage.  C’est même apaisant remarque-t-il, depuis que le parti musulman est au pouvoir, le  port du pantalon obligatoire pour les filles calme ses envies de sexe, il n’y a plus rien à reluquer, plus de rêveries énervantes et de frustration.   Et puis, tout ne se vaut-il pas, en politique comme en tout ? ….et  même la littérature n’arrive pas  à le sauver du vide sidéral qui l’engloutit, ni Huysmans ni Peguy, pas plus que les escorts girls depuis que son amour l’a quitté.   Enfin,  pense-t-il , quoi de plus fatiguant que de tout vouloir maîtriser et surtout quand on vit sans amour,  voilà ce que raconte Houellebecq, Soumission est  donc une histoire de …soumission,  plutôt qu’une véritable histoire de conversion à l’Islam, qui fait juste mode ou alimente les peurs populaires, à la limite ça aurait pu être aussi une allégeance aux chinois plutôt qu’à l’islam…à n’importe qui à n’importe quoi…..c’est plutôt ça que je relève dans le texte de Houellebecq,  notre capacité à nous soumettre, à  rentrer dans la file,  comme nous sommes d’ailleurs déjà soumis au dieu fric, à la consommation, au paraître, aux lois de la productivité et de la rentabilité, nous rampons tous déjà sans joie.

La fiction de la conversion à l’Islam du narrateur et l’acceptation des citoyens de l’islamisation de la société relèvent  juste du conte, Soumission  est  un  gentil conte pour adultes mal aimés qui n’ont pas su nourrir leurs rêves d’enfants.

Mais j’aime énormément l’oeuvre de Houellebecq que j’ai lue dans son entier, même s’il m’énerve parfois, Soumission  m’a donc plu parce qu’il explore encore une fois les dégâts collatéraux de nos grandes et petites lâchetés et de la promesse jamais tenue de l’amour,  mais je suis restée  un peu au bord du chemin parce qu’il a joué superficiel et facile sur cette histoire d’Islam. Je vous parlerai début mars d’un livre que je viens de finir qui sortira en mars , écrit par un écrivain yéménite qui raconte vraiment ce que veut dire être femme soumise aux lois de l’islam, et vous regarderez alors sans doute Soumission comme une gentille plaisanterie. 

 

Michel Houellebecq, Soumission, Flammarion, janvier 2015, 320 pages, 21 €

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