L’éros noir sadien et les peintres

81UY5EDhY5LSade, Attaquer le soleil, le livre

Je vous ai précédemment parlé  de → l’exposition  temporaire du Musée d’Orsay, Sade Attaquer le soleil, visible jusqu’au 25 janvier 2015. Le catalogue de l’exposition réalisé par la commissaire  Annie Lebrun est plus qu’un catalogue d’expo, c’est un fabuleux ouvrage qui révèle sans doute mieux l’intention de l’événement que l’exposition elle-même, à savoir démontrer l’influence de Sade sur l’art plastique. Ce livre majeur restera sans aucun doute un ouvrage de référence pour qui souhaite se plonger dans les méandres de l’âme humaine et  explorer la façon, depuis Sade,  dont les artistes ont osé représenter  les corps en proie à l’Eros noir.

Si je suis restée dubitative lors de ma visite à Orsay,  ne comprenant pas la pertinence de certains accrochages puisqu’il s’agissait de réunir les héritiers du diable, le livre, par la richesse du texte me convainc davantage pour illustrer la filiation. Sade instigateur de  la représentation  de la perversité sexuelle, sans doute, mais  il ne faut pas confondre : ce n’est pas lui  qui a fabriqué la cruauté, l’imaginaire tortionnaire ni l’outrance mortifère des pulsions sexuelles, celles-ci existent depuis  l’aube de l’humanité et ce que nous décrétons inhumain est au contraire terriblement  humain,  la torture aussi affreuse soit-elle n’est pas bestiale, les animaux tuent pour manger ou défendre un territoire, ils ne torturent pas pour le plaisir, alors que la torture et la férocité comme promesses de plaisir sont  toujours  sophistiquées,  mijotées par  un esprit  bien humain, et  Sade fut certainement le premier à les avoir écrites, décrites au grand dam de ses semblables qui le jugèrent dégénéré.

Ce que raconte Sade surtout, et c’est ce qui choque tant,  c’est que le désir est à l’origine de ce désordre et de ce  chaos, et comment accepter que le désir, force de vie, puisse s’engouffrer avec ravissement dans les abyssales profondeurs de la décadence ?  Sade affirme ni plus ni moins que les forces du mal sont identiques aux calamités naturelles, aux tempêtes, aux éruptions volcaniques, aux tremblements de terre ; des dérèglements, certes affreux mais  qui font partie de la nature.

IMG05541-20141208-1605L’innommable nommé  par Sade, les plasticiens pouvaient-ils désormais montrer l’immontrable ?  Annie Lebrun questionne  la révolution de la  représentation imagée des corps soumis à tous les excès  à partir du moment où Sade  les a mis en texte, peu importe que les artistes l’aient lu ou pas, précise-t-elle,  consciemment ou inconsciemment, dans l’imaginaire collectif Sade aura travaillé le XIX ème siècle . Les surréalistes se sont approchés au plus près de  l’infini désir sadien, sans considération philosophique ils ont travaillé la faim de sexe et les corps parfois jusqu’à l’abstraction de la chair, les corps découpés, désaxés jusqu’à la décorporation, apportant au courant sadien un forme finalement poétique inexistante chez Sade mais ils ont poursuivi l’idée du désir moteur.

La femme tourmentée par quête de plaisir hante l’ouvrage comme l’expo, la représentation de l’impensable  fascine. Si des artistes se sont exercés bien sûr avant Sade à peindre la cruauté guerrière et religieuse, force est de constater que la description  picturale des sévices souvent  criminels engendrés par le désir érotique se nourrit de l’œuvre de Sade.

Annie Lebrun propose  le tableau de Degas Scène de guerre  comme symbole de son exposition, une chasse aux femmes dont certaines sont achevées à l’arc, un tableau qui épouvante le frère de Degas, lequel déclare au sujet du peintre : Ce qui fermente dans cette tête est effrayant.

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Nul besoin d’être allé voir l’exposition pour apprécier ce livre et même ceux qui ont été dubitatifs ou carrément hostiles  à l’événement devraient  être captivés par ces 320 pages de tableaux, de citations, d’extraits d’œuvres littéraires  et par le texte d’Annie Lebrun.  Si  l’exposition dite  sulfureuse  peut choquer de bonnes âmes,  Attaquer le soleil est un beau livre d’art qui s’inscrit avant tout dans  le paysage culturel français, à mon sens indispensable  pour comprendre la représentation de la violence du désir, à ne pas censurer aux  adolescents,  les médias leur livrent quotidiennement de bien pires images qui ne relèvent en rien de l’art.

C’est en tous cas une très belle idée de cadeau pour les fêtes.

Annie Lebrun, SADE, Attaquer le soleil, éditions Musée d’Orsay-Gallimard,  Novembre 2014-  332 pages,  45 euros

images : L’exécution, Anonyme, détail – non daté, Madrid  / Scène de guerre au Moyen Age, Degas