« Les déroutées » des femmes qui défient la violence des hommes

capture1En ces jours où l’on mobilise contre la violence faite aux femmes, je republie ci-dessous ma chronique à propos du  très beau roman de Christel Delcamp, Les déroutées (éditions L’air2rien) .

Ce roman a été mis en avant sur France Culture le 17 novembre dans l’émission Le Temps des libraires, ce qui me réjouit parce que les éditions L’air2rien sont une  minuscule structure associative, et je  salue le réel travail de découverte de la librairie des Pertuis à St Pierre d’Oléron.

→  l’émission sur France Culture 

Lisez Les déroutées, offrez-le pour les fêtes, c’est un texte authentique qui ne s’oublie pas, empreint d’humour, de délicatesse et de lucide cruauté.

Ma chronique du mois de juin 2014 :

Je vous ai dégoté un bien  joli roman  sorti en mars 2014 qui se languit de ses lecteurs car il est édité chez un éditeur associatif tout riquiqui dont il inaugure sa collection. Il n’a donc aucune visibilité mais lisez-le, vous allez être conquis.

Les déroutées est un texte écrit par Christel Delcamp dont j’avais déjà lu son premier roman,  l’amusant  L’homme qui mesurait sept chaussettes et demie dont l’action se déroule sur le Bassin d’Arcachon.  Cette jeune auteure est prometteuse.

Les déroutées s’inscrit très  bien dans ce blog Impermanencepuisqu’ il explore l’intimité de trois générations de femmes, la petite fille Coco, la mère Doris et la grand-mère Hélène.  Une histoire de femmes donc, en proie à la brutalité des hommes. Un roman vivifiant, cru, poétique et  attachant. Aucun pathos, ce livre n’est pas fait pour pleurer malgré la gravité du thème. C’est une ode contemporaine aux femmes qui ont dégusté sans gémir et se permettent d’être ce qu’elles sont, un doigt d’honneur prêt à dégainer.

La mère et l’enfant vivent dans une certaine précarité et sont ensemble confrontées à la violence masculine, la grand-mère encore jeune se replie sur une douleur dans un silence épidermique, chacune dissimule ses angoisses aux  autres car il s’agit de se protéger. Leurs relations sont âpres, brusques et pourtant l’amour,  l’émotion et la tendresse sont à fleur de peau. Leur langage est à l’image de ce que la vie leur a réservé : l’enfant a le verbe leste, le questionnement incessant et  la grammaire récalcitrante (que la grand-mère reprend systématiquement ), la mère la métaphore lapidaire et la grand-mère ne brille pas par sa diplomatie lorsqu’elle ne se tait pas, ce qu’elle préfère faire.

C’est  beau,   fort, enlevé et souvent drôle malgré l’épouvante provoquée par le Scorpion, c’est ainsi que Coco  nomme l’homme qui la  terrifie   l’homme [qui] décochait un coup de pied dans la masse d’ébène qui cachait entièrement le visage de la mère,  celui qui tabasse sa mère, celui qui la fait pisser  au lit.  L’enfant n’a pas la vie d’une écolière ordinaire. Elle compose avec ce que subit  sa mère, comprend et ne comprend pas, arrive à l’école pas forcément habillée et jamais à l’heure. Tout en adorant la Sainte Vierge de son école privée, elle encaisse tout jusqu’à l’acrimonie de la directrice de l’établissement et la bêtise des gosses qui se moquent d’elle quand elle arrive en chaussons  parce qu’il a fallu se réfugier à l’hôtel pour se protéger, et la gamine rend coup pour coup.  Les drames intimes de la mère sont vécus derrière les cloisons par l’enfant ou à hauteur de son regard de 7 ans et ça ne fait pas bien haut.  Mais les sales bestioles que sont les scorpions devraient se méfier des petites filles terrorisées qui déclenchent  des cataclysmes, terrassent l’ogre et font dévier mère et grand-mère de leur chemin de douleur, à la recherche de lumière apaisante et de sécurité pour l’enfant qui a vaincu la sale bête.

Les personnages sont puissants,  réellement incarnés, la petite fille épatante dans son naturel et sa façon de ruser avec la fatalité en observant les grands qui n’ont jamais de réponse. On s’incline bas souvent devant la mère, cette mère qui paie si  cher le prix de cette chienne de vie orchestrée de main mâle. Coco  involontairement a précipité le trio dans un road-trip mené par la grand-mère  qui va les conduire dans un drôle d’endroit. Cette cavale  ne conduit pas à un happy-end cliché et bêta, c’est heureux et Christel Delcamp redonne sa chance à l’homme, en la personne de Pierre.  Un homme que la grand-mère a toujours aimé et qu’elle retrouve dans le no man’s land où elle conduit sa fille et sa petite fille, à l’abri du geste malheureux de Coco. Mais ce lieu-là  est-il un havre de paix pour Doris et que doivent-elles sacrifier de leurs espérances ?

L’auteure porte ses personnages avec une empathie palpable, sans jamais porter de jugement, c’est un réel plaisir. Et puis il y a une force de vie et d’amour indécrottable malgré le parcours chaotique de ces trois  bouts de femme outragées, cette  étrange résilience féminine qui prend racine on ne sait où. Et ce courage. La figure de Pierre réconcilie avec les hommes que Christel Delcamp ne met pas tous dans le même panier, la bienveillance de l’auteure est perceptible.

Autre charme de ce roman :  le trio féminin est avare  de confidence, chacune négocie avec elle-même, le silence est protecteur croient-elles toutes les trois et le narrateur qui conte leur histoire est plein de délicatesse pour elles :  lorsque rien n’est précisément verbalisé,  tout est dit et… lorsque tout est  minutieusement décrit, c’est avec une telle concision et une telle pudeur que rien ne semble être verbalisé. Belle prouesse de Christel Delcamp.

 

Les déroutées – Christel Delcamp–   L’air2rien éditions – 2014 – 300 pages – 15 euros

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