S’occuper en t’attendant, de Marion Favry

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Quand une femme est quittée par son amant (il lui avait promis une vie commune mais il choisit banalement de rester auprès de son épouse) elle peut pleurer toutes les larmes de son corps abandonné, harceler l’épouse, rester cloîtrée chez elle à se faire des shoot de tartines de Nutella, s’atteler à pourrir la vie du dégonflé, bref,  toutes ces petites choses finalement bien  raisonnables qui bien sûr jamais n’apaisent ; ou alors comme  la narratrice de S’occuper en t’attendant  se lancer frénétiquement dans une parenthèse de débauche et  passer son temps à se gaver d’autres corps d’autres sexes d’autres jouissances pour tenter d’oublier Haboob le bien nommé, puisque ce mot désigne  [..un vent de sable tempétueux, qui souffle le chaud ou le froid, et laisse le paysage méconnaissable…brasse le sable et la crasse pour vous les coller en plein visage et en recouvrir votre maison.] On appréciera la justesse de la métaphore.

La narratrice qui voudrait encore bien y croire à son histoire d’amour, raconte donc  méticuleusement ce qu’elle fait dans ce sas d’attente vengeresse,  ce qu’elle expérimente, elle décrit les hommes qu’elle sollicite, rencontre, baise (il ne s’agit bien sûr pas de faire l’amour),  tout en émaillant son récit d’apartés  à la deuxième personne destinés à son amant. C’est sans doute là que réside tout l’intérêt de ce roman pornographique parce que le registre du « je »  est brusque, anatomique, génital, sans chichi, clinique ou même complaisamment obscène, en tous cas sans aucun souci d’esthétique, masculin pourraient dire certains, alors que celui du « tu » est certes souvent cruel, dur mais aussi sentimental et élégant. Ce choc des langages crée une atmosphère tout à fait  insidieuse et érotique alors que le roman ne l’est pas vraiment.

[… La colère énorme, qui cavalcade, déborde, envahit. Elle ronge, pisse, emplit, s’accumule et cul par-dessus tête ! C’est une crue qui emporte sur son passage les larmes, le désir et jusqu’à mon humanité. Je voudrais me battre, en découdre, frapper dehors plutôt que me débattre dedans. Mon coeur est en croix, ligoté de mes tripes qui bavent et dégueulent. Je voudrais tuer, je voudrais mordre et déchiqueter, à gueule que veux-tu, les dents pleines de sang ! Et éventrer, et tirer sur la pelote des intestins !….] p.19. Elle s’adresse là à Haboob. C’est pour ne pas se perdre dans ce gouffre qu’elle va s’ébattre ailleurs, excessivement.

Notre  rageuse exploratrice  de la gente masculine finit par se montrer émouvante tellement elle raconte sans fard ce qu’elle vit et découvre des autres hommes et d’elle-même. La jeune femme est ronde, elle décrit lucidement son corps replet, son ventre bombé, ses plis et ses replis, ses réserves, parfois sa honte mais aussi ses désirs, ses pulsions, ses envie de sexe, de cul. Elle teste les clubs libertins, l’échangisme,  les gang-bang, la sodomie, procède à la dissection des postures, des actes, des faits et des gestes, des sexes durs, des molles érections, des désirs masculins,  des jouissances ratées mais examine aussi ses propres ressentis, toujours en s’adressant de temps à autres à Haboob pour lui dire pourquoi c’est différent ou pareil ou mieux ou pire qu’avec lui et c’est alors à mesure qu’elle lui parle, qu’elle revient à lui dans son monologue intérieur pour lui rendre compte qu’elle parvient à digérer un peu sa douleur, ses libations n’étant qu’un vecteur.

Je n’ai guère goûté les quelques lassantes descriptions dans les clubs,  et surtout ….l’entrée en matière, on ne peut dire mieux puisque Marion  Favry  page 1 nous fourre illico le museau et les doigts dans son cul pour nous en dire beaucoup de mal car elle n’aime pas son anus, elle le trouve vilain…. le premier chapitre nous explique en détail pourquoi et  ça, sans s’être  au moins reniflés pendant 2 ou 3 pages en guise de préliminaires….c’est très très désagréable.

C’est une fois le livre refermé que le texte a fait son chemin et m’a paru intéressant. La sincérité du ton et le parti pris de ne donner le beau rôle à personne m’ont plu. L’écriture aussi tout autant viscérale que cérébrale. Si la coléreuse douleur est le carburant qui anime la jeune femme délaissée , celle-ci ne se laisse nullement aveugler, elle sait pertinemment qu’elle ne fait que temporiser pour conclure son histoire. et que son cheminement olé olé ne la  dispense pas d’un travail sur elle-même pour tourner la page.

Sortie le 20 novembre 2014

Marion Favry, S’occuper en t’attendant, La Musardine, novembre 2014, 136 pages, 15 euros.

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