Suzanne et les croûtons, de Claude Louis-Combet

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Il y a des jours comme ça, où tout vous sourit. Je  viens de découvrir l’oeuvre de Claude Louis-Combet  avec  deux romans,  Suzanne et les croûtons paru aux éditions de l’Atelier contemporain  que je vous présente ici, et  le très érotique et mystique  Nu au transept, à paraître, que  je chroniquerai début novembre.

Claude Louis-Combet,  par son écriture puissamment  organique, explore de manière très personnelle  la spiritualité tout autant que  la chair, le désir, et l’érotisme.  Et Dieu sait si c’est compliqué d’écrire le désir érotique et ce qu’il suppose  d’intériorité. L’alchimie opère, son verbe indéniablement classique sans être académique, éclaire ici superbement la perversité  et la cruauté, c’en est jubilatoire. Et que l’on s’entende, quand Louis-Combet nous entretient d’érotisme, de chair et de désir, on est à mille lieues du mot érotique râpé, blet et  évidé avec lequel on nous assomme de nos jours. Louis Combet joue dans la cour des très grands.

Pour ce roman qui décape, l’écrivain s’est inspiré du récit biblique, Suzanne et les deux vieillards tiré du livre de Danielqui relate l’histoire d’une belle jeune femme harcelée par la concupiscence de deux vieux. Dans son roman, Louis-Combet transpose cette histoire et la situe dans une métropole des impotences,  la Clinique du Confluent,  section des vieux Croûtons où les bien-nommés s’abîment dans leur sénilité obscène.   Suzanne est une infirmière  convoitée par les vieux impuissants.  Annoncée par le doyen de cette assemblée pitoyable qui ne se lave plus, se branlotte sans conviction la biroute en déroute, Suzanne  est attendue telle le Messie pour ravigoter leur virilité,  fantasment-ils. La jeune femme va s’exhiber à titre thérapeutique, sans  donner autre chose que le spectacle de ses jouissances […. Elle se vit toute vue et put se regarder toute regardée…. Les Croûtons étaient là, collés comme des mouches de l’autre côté des vitres. Eux aussi étaient nus, exhibant leurs ruines de corps, pavillon baissé, face congestionnée ou creusée à mort, membres tremblant comme des branches et la bouche ouverte..] .

Picasso, Pisseuse surprise par deux vieillards. 1966
Picasso, Pisseuse surprise par deux vieillards. 1966

Ce texte célèbre le carnaval de la viande faisandée et de la  fin de vie des turgescences. Messieurs les lecteurs soyez courageux,  il va vous falloir le goût de la littérature et un sens certain de la dérision, mais osez…osez la lecture de cette luxure agonisante. Les vieux hallucinés matent Suzanne le nez collé aux vitres, ne rêvent plus que d’elle mais ne bandent toujours pas. La narration est épique, féroce et pourtant empreinte miraculeusement de tendresse. Suzanne donne de l’amour, elle n’entre pas dans leur vie mais dans leur rêve,  aussi trivial soit-il. Le passage des menstrues donne la dimension du mystère de la femme et de l’extrême secret de son ventre,  jamais élucidé  par les hommes même à deux doigts d’aller les pieds devant. Ces jours de sang où la femme se sent majestueuse et grande (et c’est si vrai..), Suzanne se donne encore en spectacle devant eux, […Accroupis, alarmés dans leur désir, leurs mains fourrageant dans leurs génitoires, les Croûtons que des rêves de blessure et de meurtre traversaient, voyait le sang fluer hors du sexe et mourir en longues macules effilées jusqu’aux genoux…].

Rowlandson Thomas, Suzanne et les vieillards
Rowlandson Thomas, Suzanne et les vieillards

Mais les Croûtons, s’ils se raidissent encore un peu en matant Suzanne s’envoyer en l’air, se branlent pour rien. Pas de jouissance, pas de sève répandue. Seule celle de Suzanne coule. La thérapie n’est pas probante, l’infirmière va devoir  trouver autre chose pour arracher les dernières salves de vie à ces virilités qui renâclent à s’épancher. Et dans l’épilogue… je dois dire que Claude Louis-Combet, consciemment ou inconsciemment, donne à la femme et au don de soi une dimension tout à fait machiste. Mais n’est-on pas, justement, dans la fable et la  dérision ?

La première partie du livre est consacrée à la publication du manuscrit  du roman. La calligraphie est appliquée et élégante, sans surcharge, annotation  ni rature. C’est toujours émouvant de déchiffrer un manuscrit, heureux Claude Louis-Combet qui n’écrit pas sur le clavier…

nb.  ma chronique a été initialement rédigée pour le Salon Littéraire

Claude Louis-Combet, Suzanne et les Croûtons, Editions l’Atelier contemporain, 2013,  84 pages, 15 euros.

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