L’indésiré en lice pour le Prix Sade 2014

indésiré

L’Indésiré, de Stéphan Lévy-Kuentz est en compétition pour l’attribution du prix Sade, lequel, selon son manifeste, n’a pas mission de célébrer un roman de cul ou de soumission le plus choquant possible, mais de reconnaître et d’honorer un singulier et honnête homme, selon la définition de son siècle. Un authentique libéral qui sera parvenu, par delà les vicissitudes de la Révolution et l’emprise de l’ordre moral, à défaire les carcans de la littérature comme ceux de la politique.

Il faut donc comprendre que cet homme ou cette femme récompensés devront  par leur œuvre atypique, bien au-delà de la forme romanesque, déprogrammer et déconstruire le convenu, de forme et de fond, plutôt que d’adhérer à l’air du temps à travers un exercice de style plus ou moins attendu. Et comme à l’heure où je rédige cette chronique l’on s’émeut tous de la mort de Jean-Jacques Pauvert,  peut-être pourrait-on espérer que le Prix Sade ouvre un lieu d’asile aux esprits singuliers et à ceux qui refusent de se barricader et de choisir un camp si ce n’est celui, le mal nommé, qui n’a ni frontière ni limite.


Ce préambule était nécessaire pour parler de l’Indésiré, qui porte si bien son titre.  Ce texte n’est ni  un roman ni un récit mais s’apparente plutôt à un essai bien que je renonce à le classer justement, puisqu’il vilipende tout ce qui catégorise, range, divise…C’est en tout cas un livre dérangeant, un pamphlet sur la pauvreté d’une littérature de confort aujourd’hui très répandue, mais aussi sur un imaginaire sexuel en perpétuelle évolution.  Et qu’il soit couronné ou pas ne changera rien au fait que L’Indésiré restera un texte majeur, lucide et brillant, sur le thème de la littérature. Il serait triste que sa lecture reste confidentielle car cela témoignerait de l’indécrottable véracité des propos du livre.

Le narrateur de l’Indésiré  est un mur. Un mur  parisien mitoyen qui sépare un club libertin d’une maison d’édition lambda qui n’est d’ailleurs pas visée en tant que telle.  L’intellectuel et l’hédoniste, l’esprit et le corps, le jour et la nuit cloisonnés… [ Depuis la nuit des temps, l’homme a choisi de vivre dans un monde murs. Le ciel était sans doute trop vaste pour lui. ..]

Mais ce mur,  quoique bien sûr discret, a des oreilles et des yeux, il  absorbe ces deux univers qui se côtoient  en s’ignorant, et nous livre son expérience de passe-muraille et de guetteur. Que nous révèle l’univers des gens qui font et défont  la littérature et celui des joyeux (ou tristes) drilles qui  s’adonnent au plaisir et à la luxure ? Qu’ont-ils en commun  à jouir d’un territoire  borné qu’ils veulent s’approprier sans grande imagination ? Qui sont ces rebelles de salon bien inoffensifs ?

Le lecteur est pris à partie. La vie de ce mur est parfois ennuyeuse, se faire voyeur condamne à la solitude,  mais  le mur veut communiquer au fil des pages un peu de son ennui, inciter à l’effort intellectuel car enfin, lire doit-il être toujours un divertissement ? Ne faut-il pas oser la difficulté, le passage de l’autre côté, ne faut-il pas tenter de faire le mur ?

Ce narrateur minéral écoute ainsi les bruits de couloir, enregistre tous les mouvements, les passages, intercepte des bribes d’existence  de la maison d’édition et ses gens qui vont et viennent dans cette  maison close historique et vertueuse. Que lisent-ils, que publient-ils, que font-ils de l’écrit, de la pensée, de l’invention, ces éditeurs, ces auteurs ? Quelle couverture tirent-ils à eux ? Que confisquent-ils ? Qui sclérosent-ils ? Et de l’autre côté du mur, que croient enfreindre ces libertins ? Où sont passés leurs rêves?

L’indésiré  chemine sur le rebord étroit du couloir qui sépare les deux maisons, ce couloir qui pourrait bien être, si nous n’y prenons garde,  le couloir de la mort de la créativité et de l’imaginaire, de la littérature et du désir. L’écriture inventive de Stéphan Lévy-Kuentz est empreinte de poésie et terriblement efficace pour bousculer la littérature de l’époque. Mieux, c’est une écriture salutaire.

Deux facultés essentielles permettent à l’Homme d’accomplir son être : le désir et l’imagination. Qui conteste cette vérité, cherchera perpétuellement un maître à adorer et se fera l’esclave : Dieu ou société, religion ou morale ». D.A.F. de Sade

L’Indésiré est publié chez Dumerchez et sera en  vente début octobre. Cette petite maison d’édition publie des auteurs de recherche tels Charles Juliet, Bernard Heidsieck, Yves Bonnefoy, Bernard Noël, Michel Deguy, Hubert Haddad, Henri Meschonnic, Christian Prigent, Jean-Pierre Verheggen, Jean Pierre Faye, Serge Pey, Arrabal, Topor, Hugo Claus….Des auteurs en phase avec le manifeste du prix Sade.

NB : ma chronique a été initialement publiée sur le Salon Littéraire

Stephan Lévy-Kuentz, L’indésiré , Editions Dumerchez, octobre 2014, 102 pages, 17 euros. 

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