Journal de la chute, de Michel Laub

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Rentrée littéraire 2014

Un texte sur l’inviabilité de l’expérience humaine.

Plutôt que de vous  jeter sur les livres trop attendus des sempiternelles vedettes de la rentrée littéraire de septembre, et si vous aimez vous faire déstabiliser,  ne manquez pas ce remarquable Journal de la chute du brésilien Michel Laub . J’ai été happée par ce livre lu d’une traite, prise dans la spirale du déséquilibre. Superbe texte donc.

Ce récit relate  l’introspection obsessive du narrateur, un quadragénaire juif qui s’est construit autour d’événements traumatisants à l’effet domino. Le texte écrit sur le tempo de l’idée fixe envahissante,  raconte ses brisures et l’affaissement des êtres qui l’entourent.

L’écriture est ramassée, réduite à l’essentiel elle creuse jusqu’à l’os comme un foret le mal-être du narrateur pour tenter de le circonscrire. L’homme autopsie son enfance et son adolescence, la vrille charcute méthodiquement la mémoire et les faits pour extraire ce qui le détruit : les certitudes et le devoir de mémoire que lui a inculqués son père à propos de  son identité juive, mais aussi ses propres agissements, épouvantables,  qu’il se force à regarder  sous un autre prisme que celui de son identité juive qui pourrait les justifier et même les excuser.

Son grand-père, surtout, le hante ;   survivant de Auschwitz,  il  a été totalement mutique sur son internement, non seulement il ne l’a jamais évoqué mais il tenait  un journal consignant l’exact contraire de la réalité, de toutes les réalités, au bord de la folie, jusqu’à son suicide.

A l’inverse, son père le révolte parce qu’il lui martèle chaque jour la tragédie concentrationnaire de l’aïeul et du peuple juif en lui rappelant à chaque instant  son appartenance au judaïsme avec tout ce que cela suppose comme postures. Jusqu’à l’écœurement.

Le narrateur est imprégné et gavé de ce passé, dressé  et formaté sur ces histoires qui  ne sont pas les siennes et dévorent sa propre identité. Dressé donc,  mais  pourtant à terre. Quel drôle de mot…

Encore enfant, dans son école juive  à Porto Alegre, il prend part à un harcèlement cruel, assorti de violences qui finissent mal, dont la victime est  Joao, un jeune goy. Miroir inversé. Cette chose impensable le bouleverse, il en cherchera toute sa vie les  justes raisons et ce qu’elles révèlent. Les empreintes de Joao resteront à jamais gravées en lui.

Mais à force de démêler l’écheveau qui enserre son âme,  le jeune adulte qu’il est devenu  se griffe et se déchire, s’aide d’alcools et sombre dangereusement. Ses femmes le quittent les unes après les autres, jusqu’à la troisième qui saura, à force d’amour, lui montrer un rai de lumière.

Le texte est d’une densité terrible, sans aucune complaisance. Michel Laub écrit de façon déconcertante sans doute, mais  la répétition hypnotique de mots et de phrases entières est pourtant très efficace, ces reprises consolident l’ossature  de l’identité qu’il se reconstruit. Ce procédé témoigne de la tentative désespérée de se raccrocher à une justesse de la pensée, à une volonté farouche de ne pas se mentir, à ne pas détourner les yeux.   Il faut que tout s’imbrique, que la démonstration ne souffre aucune faille pour qu’il puisse se délester des alibis victimaires de sa famille. Michel Laub détricote la lourde cotte de maille avec une force de vie douloureuse.

Il va très loin dans sa réflexion sur ce que nous sommes, sur notre capacité à être ou ne pas être ce que notre destin semble nous avoir tracé. Il ne se défausse  pas, il interroge même le négationnisme, non par tentation mais au contraire pour affermir sa pensée et pour  poser la question essentielle : que reste-il des drames humains  dans l’Histoire de l’humanité ? des chiffres de cadavres ? une bataille de chiffres et de détails chers à ceux qui les  nient ou à ceux qui les brandissent en martyres ? La mémoire  des tragédies humaines permet-elle la rédemption et la lumière d’éclairer le monde ou nous condamne-t-elle à toujours nous détruire un peu plus ? Le narrateur semble a voir trouvé une réponse en épilogue :

 [Avoir un enfant c’est laisser derrière soi l’inviabilité de l’expérience humaine en tout temps et en tout lieu, comme si cela n’avait plus de sens d’évoquer les façons qu’elle a de se manifester dans la vie de tout un chacun, et les façons dont tout un chacun essaie et parvient à s’en libérer…] p.191

Ce roman étant traduit de la langue portugaise, une pensée pour le traducteur Dominique Nédellec parce que la singularité de la voix de Michel Laub ne doit pas être évidente à  transcrire.

Date de parution :  4 septembre 2014

Michel Laub – Journal de la chute –  Traduit du portugais (Brésil) par Dominique Nédellec- éditions Buchet Chastel – septembre 2014 – 193 pages – 18 euros

Lire quelques pages sur le site de l’éditeur Buchet Chastel 

Ecouter Michel Laub présenter son roman à la librairie La Machine à Lire, à Bordeaux, avec sa traductrice et les questions des lecteurs. (après un petit ajustement pour la traduction en début de séance, l’entretien se révèle passionnant) 

NB  j’ai également publié cette chronique sur le magazine Le Salon Littéraire. 

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