Extrait de Ré , mon enfoirée (S’inventer un autre jour)

Pour occuper ces pluvieuses et froides journées d’été, voici un extrait d’une nouvelle, Ré, mon enfoirée, tirée de mon recueil S’inventer un autre jour  (nov.2013 Editions Tabou)

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Extrait – de la page 37 

Laure prépare son bac. Elle vient de quitter L. (l’acteur Luchini) qu’elle  a rencontré sur l’estran d’une plage de l’île de Ré où elle vit.  Elle voulait qu’il lui prouve qu’un homme peut donner du plaisir à une femme en lui murmurant à son oreille de jolis textes, ainsi qu’il l’a affirmé dans les médias. La jeune fille, férue de littérature,  est fascinée par l’artiste, elle venait de voir son film Alceste à bicyclette. Elle consigne dans un cahier tout ce qui s’est passé ce jour qui a bouleversé sa vie.

[….En pédalant,  je cogitais et regrettais un peu de ne pas savoir ce qu’il avait ressenti sur la plage.  Sauf qu’il m’avait dit qu’il bandait mais ce n’était  absolument pas le plus intéressant. C’est vrai, c’est banal quoi, un mec qui bande, et puis avec ma chatte sous le nez, ce n’est  pas un exploit. Mais est-ce qu’il a eu du plaisir à dire son texte, je veux dire un plaisir différent de celui qu’il éprouve lorsqu’il est sur scène ? Ou bien s’était-il encore  mis aussi en scène avec moi ? Est-ce qu’il  s’était écouté dire, ou est-ce qu’il écoutait mon plaisir ? Je ne saurai donc jamais. 

J ‘ai pensé aussi qu’il aurait pu être mon premier amant, sur cette plage, le premier homme à venir en moi, à me pénétrer, à me baiser. J’aime bien,  moi, ce mot fourre-tout, baiser.   Mais maintenant alors  que j’écris dans ce cahier,  je ne suis sûre de rien,  même pas  de l’importance d’un sexe d’homme dans un ventre de femme. Cela aurait été peut-être un vrai  handicap, et j’aurais cumulé, vraiment !  Et d’autres jours de pluie, je crois que cela aurait été le plus beau soir de ma nuit.
 
Donc, depuis ce soir si joli, je suis en paix avec L., il  est sorti de ma peau en me faisant couler avec les mots du soleil et de la chair.  Lorsque  je regarde l’horizon sur la grève,   je ne le vois plus  marcher sur l’eau  en déclamant. Je pourrais dire que j’ai grandi…
Mais, depuis ce soir si joli,  moi  non plus je ne marche plus. Ni sur la plage ni nulle part.
Ce soir si joli, avant de tourner à gauche pour rentrer chez moi, au croisement un  gros connard m’a renversée. Ma bicyclette pulvérisée. Lui, il sortait du bistrot et roulait vite , il  ne s’est pas arrêté alors que  je pédalais lentement en récitant tout haut, encore éblouie,  elle,  laisse traîner sa pâle joue en fleur, du front de Zeus ; ses yeux sont fermés ; elle meurt dans un divin baiser, et le flot qui murmure ,de son écume d’or fleurit sa chevelure. Et puis j’ai vu rouge. Tout fut rouge. Du rouge plein la gueule, plein le corps, la tôle rouge, la chair rouge, le sang et le vomi  rouge. La nuit je cauchemarde encore en rouge,  la douleur rouge, mes cris rouges, le ciel rouge, l’odeur du  gros rouge, la gueule rouge de ce gros salopard penché au-dessus de moi à répéter ça va ? Ça va ? Celui-là même qui m’avait dit quelques semaines avant, que j’étais bonne et triquante. Ce taré avait vraiment réussi à me niquer, dans un vacarme affreux de pilonnage, il  a écrabouillé  mon vélo de tout le poids de sa caisse de merde vulgaire,  et fait valdinguer mon  petit corps encore tout plein de murmures. J’ai vol plané en chandelle et me suis cassée les ailes en retombant sur la bagnole devenue folle.  Tout a explosé, les mots de chair et de soleil  se sont évanouis dans ma nuit rouge, mes yeux écarquillés  se sont fermés, un flot pourpre a trempé ma chevelure. Avant de sombrer, j’ai revu le sourire pas possible de L.
Le  bordel dans ma tête et dans mon  corps.  L. devrait  pouvoir lire  l’enfer, tout  ce merdier,  ce jus de sang et ce bruit de brisure, oui, il devrait savoir faire ça avec sa voix, en se triturant les ongles. 
Peut-on jouir avec le murmure de la nuit et de la chair en lambeaux ? Oui, il paraît,  l’horreur a de la gueule parfois, je lis et relis tous les écrivains qui s’en sont régalés ça m’aide à me croire vivante.
 
Quand ils m’ont dit que je marcherais plus,  j’ai rien répondu, j’ai tourné la tête et je suis restée dans le silence pendant des semaines. Je n’ai plus dit un mot, plus un seul. J’ai vu défiler des psy, des blouses de toutes les couleurs. Je recrachais leurs putains de pilules. Maman et papa pleuraient et puis m’imploraient. On m’aurait tuée que j’aurais rien dit. De toute façon j’étais déjà moitié morte.

  C’était foutu pour mon bac, je sais pas pourquoi mais j’y tenais à passer le bac en juin.  Au lieu de ça, j’étais emprisonnée dans ce centre de rééducation, le corps en kit avec une notice de  montage plus  pourrie que celle de mon étagère de chez Ikea qui se casse la gueule à chaque fois que je pose un livre dessus.  J’étais au milieu de l’océan sans nager, je faisais la planche, le rivage invisible, j’avais envie de couler mais je n’entendais plus la voix de L. pour m’y aider. J’étais rudement bien à dériver. Je rêvais d’un fauteuil amphibie pour quitter l’île et aller crever au milieu de l’Atlantique. Je n’entendais plus les insupportables  tonnes de mots de consolation et d’encouragement, je les emmerdais tous, qu’ils aillent se faire foutre ! Ça arrange toujours les autres, en face de toi, quand la douleur  accepte de fermer sa gueule, ça les console.  Pas moi.  Ils m’ont répété de regarder ailleurs qu’au bout de mes pieds, d’autres acceptent leur fauteuil et leur paralysie avec bonne humeur paraît-il,  il faut que je fasse mon deuil, ils m’ont dit ça,  le deuil de mes jambes. Ouais, prenez-moi pour une dinde, dites à  des pauvres qu’on peut très bien vivre dans la dèche  et crevant la faim en étant heureux en prime, ça vous enlève pas le pain de la bouche de dire ça !

  Rien ne peut me consoler de ne plus pouvoir me lever ni marcher ni courir. Ces connes de sauterelles sont venues me mettre leurs guiboles sous le nez avec leurs jupes à ras la moule.  Je suis sûre que quelque part, elles devaient savourer de me voir clouée dans ce fauteuil comme un papillon épinglé sur une planche. J’aurais bien aimé entendre leurs commérages, à ces salopes, dans la cour du lycée.

 Est-ce que le sexe d’une paraplégique peut couler ?  Je ne savais pas, je savais juste que ma vessie coulait  sans que je le veuille. Je pissais comme un bébé. Ou comme une vieille. Sans parler du reste. Moi qui voulais couler,  je coulais. Je suis open, à tout vent, on m’a fouillée partout, tous les jours, tu parles d’un dépucelage ! Pas le sexe non. L’urètre et l’anus, pour m’exonérer. Arf ! M’exonérer. Le français est une langue géniale. J’ai appris des tas de truc à l’hosto et au centre. Me suis faite violer par tous les trous dans des odeurs de charogne.  Et puis les femmes m’ont foutu un miroir en face du sexe pour repérer mon méat pour le faire moi-même. Pas eu besoin qu’elles me montrent mon cul, je sais où crèche mon anus, merci. Ca ne te gêne pas mon cahier chéri que je te raconte ça, au moins ?  Oui, je sais ça chie la honte et les oiseaux se cachent pour mourir paraît-il.
Je dois m’habituer à être poreuse.

 Je n’ai plus d’âge. Plus de jambe ni d’âge. Je suis une blessée médullaire, c’est ce que m’a enseigné  l’infirmière qui s’occupait de moi à l’hôpital. Le mot m’a fait penser à  des cheveux d’ange, puis à une méduse, une  gracieuse méduse avec toutes ses pattes  danseuses, et même le mot blessée a été doux, c’est joli, blessée médullaire pour  dire une  handicapée à vie, une  paraplégique, une infirme.
Blessée médullaire mon cul ! Tout ce temps à regarder les murs et le plafond. Du coup l’horizon perdu dans l’océan  me manquait.  Qui l’eut cru ?
Je ne voulais plus rien savoir. Rien de rien. Sauf si dans cet état,  je pourrais encore mourir avec des mots murmurés à mon oreille.
J’avais emporté mon enregistrement du joli soir avec L. Je l’écoutais en boucle la nuit dans ma chambre particulière. Parfois dans mes oreilles,  parfois en direct. Mais je préférais dans mes oreilles.  Mes doigts ont essayé de caresser et réveiller la magie, mais rien, rien, je ne mouillais pas, je ne coulais plus à cet endroit, je ne mourrai pas.
Il m’avait mutilée jusqu’entre mes cuisses.

 L. aurait dû me prendre sur le sable, venir en moi, s’y perdre et m’envoyer dans les étoiles, avec des mots et son sexe, il aurait dû savoir que c’était à lui de faire ça, ce soir-là, avoir ce sixième sens, savoir que c’était ce soir-là  ou jamais.
  
C’était foutu, je saurais jamais comment ça fait.  Quand j’ai hurlé à  la psychologue du centre que jamais je ne pourrai  baiser en ayant du plaisir, elle m’a répondu que j’allais développer des zones érogènes ailleurs et que je pourrais avoir des para orgasmes. Comme il y a des jeux paralympiques quoi…  C’était affreux, je lui ai crié de se barrer de ma chambre.

 Un soir mon père est venu me voir. Il m’avait    m’apporté des huîtres, du pain, du beurre salé et un Opinel. Le parfait panier de pique-nique rhétais. 
Il a voulu me réconforter  « ‘t’en fais pas ma louloutte, ma petite merdeuse de louloutte, il va payer le gros con qui t’a fait ça ».
Décidément, faut tous qu’ils plagient, je ne serai jamais une muse pour personne.

 Le gros con en question  a pris deux ans dont dix-huit mois avec sursis, il a comparu très vite au tribunal.  Il n’a plus de permis et son assurance doit casquer  un paquet de fric. Ça me fait de belles jambes !
Quand les experts sont venus évaluer le désastre,  je leur ai dit qu’il devra aussi en plus des jambes,  payer pour mon sexe, mon cul et ma vessie, et que ma tête et ma dignité  ne comptaient pas pour du beurre non plus.
Et surtout, je leur ai demandé à  combien était côté le plaisir sur leurs grilles d’indemnisation.  Ils ont rougi, souri bêtement et ignoré ma question alors je me suis énervée,  j’ai encore hurlé « et la jouissance bordel ! Je vais jouir comment moi ? » Ils sont partis en reculant….]

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