Dolorosa Soror, de Florence Dugas

CaptureCe récit SM autobiographique  publié à La Musardine,  est une réédition (sortie le 7 juillet 2014 ) mais je ne l’avais  pas lu à sa première parution. Il a été traduit en plusieurs langues.

Avalé d’une traite afin de souffrir moins longtemps,  Dolorosa Soror,  me restera  en mémoire pour deux raisons : il est remarquablement bien écrit et superbement désespérant, en déséquilibre sur le rebord de la vie, là où la fascination morbide opère. N’étant pas férue de textes SM, et farouchement opposée à la  violence, c’est surtout l’écriture qui m’a séduite et l’unicité de la voix de Florence Dugas. Je suis ébranlée, rebutée mais admirative du texte. J’aime donc  dérouiller.. mais uniquement en  littérature.

A la vie à la mort….Ces épousailles  douloureuses d’Eros et de Thanatos sont un véritable chemin de croix. Ce récit qui ne parle que de sexe, de désir, de plaisir et de supplice dans l’extrême, n’est pas un livre érotique ordinaire, il ne ressemble à aucun autre.  C’est au-delà de l’érotisme. C’est  très au-delà également d’Histoire d’O. Il n’y a pas de contrat, pas de code, pas de rituel, aucune simagrée. L’amour  est austère et jubilatoire, extatique. Aussi mystérieux que la foi, même si la réalité de l’ amour est parfois  remis en question.

Florence a 19 ans quand elle découvre avec son professeur d’université, les jeux amoureux qui font mal. Elle va expérimenter la relation sadomasochiste, s’y livrer corps et âme sans en rester à la fessée récréative.  JP, son mentor,  lui révèle qu’elle aime et recherche la réelle souffrance, il lui fait franchir tous les degrés, toutes les limites.  Mais si la jeune femme livre son corps à l’expérience humiliante et jouissive, son esprit n’est pas annihilé, il capte et analyse tout ce qui la met en transe, ses rapports avec son amant, ce que son corps endure,  ce qu’elle apprend de la douleur, de la jouissance, ce qu’elle éprouve pour  Nathalie, la femme que lui fait rencontrer JP  et qu’elle va  aimer follement et emporter dans sa frénésie.

La relation violente  que Florence  nourrit avec Nathalie, cette fois-ci en étant la suppliciante,  supplante celle qui l’unit à JP, qui constate en note de bas de page : [ Je me donnais ainsi, de temps à autre, l’illusion de continuer à les manipuler, alors que je n’étais plus…qu’un outil- un manœuvre d’amour…]

Il y a  un effet miroir que Florence  comprend très bien, d’autant plus que Nathalie se complaît dans ce qu’elle lui fait subir, c’est sur cette route que son amante  veut avancer, elle ne veut pas se  remplir de vie mais se vider d’un secret qui la hante [… et je tends vers un creux parfait, n’être qu’une coupe..presque immatérielle…elle en redemande et Florence se dépasse, se surpasse, s’oublie, se déchaîne, féroce, elle torture ce corps féminin aimé, cette autre,  cette elle-même, cette âme sœur.

J.P. n’en est que le témoin, fier de son élève et effaré par son investissement, il refuse d’y prendre part, même quand Florence l’implore. L’intérêt du récit ne se trouve pas dans les descriptions détaillées de ce que les corps endurent mais dans la lucidité, dans le cheminement et l’inflation des exigences de Florence. C’est effrayant et inexorable.

Le tableau de toutes les scènes de sexe est admirablement bien brossé. Que ce soit en huis clos ou en extérieur, rien n’est convenu, la façon de dire est authentique, vive, précise. En début de récit, la narration de l’expédition le long de la Seine est impeccable, JP  habille Florence en garçon pour la confronter au voyeurisme du sexe gay. Elle va en payer le prix fort. On est loin des séductions porte jarretelle et talons haut et c’est  diablement efficace.

J.P se manifeste tout au long du  texte en notes de bas de page,  il intervient comme témoin et donne sa version, rectifie des faits. C’est un plus qui aide à faire comprendre ce qui peut échapper à Florence mais qui éclaire aussi les dessous du sadisme comme celui du masochisme, qu’il soit hétéro ou lesbien. D’ailleurs Florence s’interroge sur sa relation féminine, elle ne se sent pas lesbienne. De Nathalie,  elle dit en prologue : [ Si je l’aimais ? Aucun travail de deuil, pas même ces pages où je la ressuscite, ne saurait me faire oublier ses mains ou sa bouche, ne saurait me faire admettre son départ. M’aimait-elle ? … Est-ce que l’on aime ceux qui vous aiment ?…]

Si vous aimez les  textes bien balancés, terriblement intimes et lucides et êtes capable de résister à l’odieuse cruauté néanmoins consentie et même réclamée, aux chairs suppliciées, aux sexes gorgés et dégorgés, à la raison perdue, au sang et au foutre, aux jouissances qui ne connaissent rien de la sérénité, à l’amour  impuissant, au face à face avec la mort, alors lisez Dolorosa Soror, c’est redoutable et désespérément beau.

Florence Dugas – Dolorosa Soror –  Collection Lectures amoureuses – poche –  La Musardine – juillet 2014 – 180 pages – 7,95 euros – Existe en format numérique.

une interprétation du texte

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