Messaline, impératrice et putain – généalogie d’un mythe sexuel

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..et voila qu’elle ferme la dernière porte de la cellule, brûlant encore de la fièvre de sa vulve engourdie, et fatiguée du mâle, mais non pas rassasiée..]. Juvénal 

Si Messaline est abjecte pour le poète satirique Juvénal, son nom est resté ensorceleur pour des siècles et des siècles…Tant d’audace transgressive et de dépravation  défient  les plus magnanimes et les fascinent.

La magnifique  épouse de l’empereur Claude est une sulfureuse, et même plus que ça, une grosse cochonne affamée de sexe qui se vautre dans le stupre,  une insatiable, cruelle et tyrannique  qui n’a cessé  de faire fantasmer  les hommes et les femmes au cours des siècles.

Il faut lire cet essai, et surtout que ceux et celles qui se piquent d’écrire dans le registre érotique le fassent, c’est la culture fondatrice de leur thème de prédilection et l’analyse du mythe embrasse presque 2000 ans. Les productions contemporaines font souvent pâle figure comparée à cette louve enragée à profaner le ventre maternel. Ce livre se dévore comme un roman, quel bon moment passé en compagnie de Antonio Dominguez qui communique sa passion messalienne au lecteur, c’est un vrai plaisir ! Pêle-mêle voici quelques petites choses piochées dans cet ouvrage de 600 pages, qui j’espère vous donneront envie de le lire.

L’essayiste retrace le parcours de  cet héritage érotique obscur en nous livrant des extraits de textes qui racontent, au fil du temps,  comment Messaline a été perçue et son mythe exploité. La réécriture du mythe n’a jamais cessé, la légende  a germé dans tous les domaines artistiques de genre majeur ou mineur et dans la vie sociale, en perdant souvent de ci-de-là, au fil du temps,  ses composantes  historiques fondatrices.

Sébastien Hubier allèche le lecteur avec sa préface. Pour introduire le sujet que traite son ami Dominguez, ce prof de Littérature de l’université de Reims et de Sciences Po dont on aimerait être l’élève, nous relate les balades gourmandes  qu’il a faites sur plusieurs années  avec Antonio Dominguez Leiva sur les traces de la belle romaine. En sirotant des p’tits verres bien  sympathiques un peu partout aux quatre coins de l’Europe,  le duo jubile en fouillant les dessous de l’auguste roulure ;  Hubier  parce que c’est un personnage romanesque et qu’il axe ses recherches sur ce mythe et Dominguez parce que Messaline est pour lui une figure essentielle de la féminité occidentale.

Avec ces préliminaires, le ton est donné :   l’essai va s’avérer captivant, souvent gouailleur et très documenté.

Ce qui fascine tout autant que la fatale beauté Messaline, c’est la façon dont le mythe a muté au cours des âges. La messalinite ( dixit Domingez) n’a cessé de propager ses miasmes diaboliques. Il s’est dit tout et son contraire sur l’impératrice débauchée,  la légende se construit et se déconstruit selon les époques et les cultures.  Ce qui est sûr , c’est que Messaline est le prototype  de la femme pornographique et  de « notre internationale des pétasses » (dixit Dominguez) , Britney Spears, Paris Hilton et Lady Gaga...Attention, sous la formule leste de l’auteur,  je sens poindre quelque admiration …vous savez bien,  « salope » est parfois un compliment…

A.Dominguez nous montre à quel point les gang-bang très en vogue aujourd’hui ont quelque chose de messalien :  ils ressemblent aux orgies soldatesques messaliennes. Ceci dit, au temps de Messaline, la sexualité était une activité saine et absolument pas connotée négativement, ce n’était pas mal, sauf que Messaline poussait loin le bouchon. Son ventre était un gouffre, il lui en fallait en nombre et jamais elle n’était assouvie. Elle se serait couchée sous un âne sans homme à disposition, et c’est dit en latin dans le texte.

Non contente de consommer des armadas d’hommes elle les faisait souffrir, les battait et les tuait quand ils ne voulaient pas l’honorer ; elle  n’hésitait pas à se vendre, en entraînant dans son sillage scandaleux  d’autres femmes.  Messaline était  dominatrice. Dominguez  raconte par le menu sa courte vie, traductions de textes latins à l’appui. L’abjecte est punie du poignard et l’infâme beauté entre dans la légende de la luxure.

Bataille a dû être inspiré aussi par Messaline, la souillure est l’essence de l’érotisme. Dominguez cite beaucoup de censeurs qui se sont exprimés sur ce désastre de la vertu : [La femme est moins apte à la moralité, car elle renferme plus de liquide que l’homme…]  Au Moyen Age, la peur de le femme et du sexe est le terreau de la diabolisation de la femme. Le féminin est la corruption de l’humanité et l’infection de la nature selon Bonaventura Tondi. Cette vision de la femme est corroborée par la médecine, la  luxure est médicalisée.

"Messaline dans la loge de Lisisca" par Carracci
« Messaline dans la loge de Lisisca » par Carracci

Avant 1780, la littérature préfère le statut victimaire de la femme érotisée, le mythe de la puissance de Messaline est mis à mal, la libertine sait  jouir des vices mais pour servir les hommes. Evidemment la posture messalienne est une menace pour les hommes et leur virilité car Messaline ne se satisfait pas d’un seul assaut et d’un seul homme  et son appétit provoque des pannes, elle les épuise. Une pièce érotique drolatique  de Charles-François Racot parodie le drame [ ce Vitus, dont la raideur extrême/Me foutait, refoutait sans en paraître blême/Aujourd’hui par un sort que je ne comprends pas/Est plus mol que ne fut laine de matelas…[…]….Il n’est pas étonnant, j’en fais ici l’aveu/Qu’après neuf coups de suite débande un peu[..].Mais l’impératrice furieuse veut que seul le foutre la guide/Allons, que des torrents de foutre répandu/Parviennent à remplir tous ses moments perdus.. .] Et là, Dominguez fait remarquer que le sperme tient une place prépondérante qui préfigure les  cumshots,  les bains de foutre et les femmes réceptacles (vases) du porno contemporain : [ La princesse voulut se relever…[..]…Le foutre qui s’était répandu sur la planche/S’était si fort collé, tant aux reins qu’à la hanche/ qu’elle ne pouvait plus tourner..]

Le 18ème est un tournant, la construction de la nymphomanie et de la fureur utérine, dont la masturbation initie le syndrome. Une femme qui se masturbe est une Messaline en puissance. Dominguez livre un extrait de l’Erotika Biblion de Mirabeau qui décrit le désir qui migre  dans le cerveau et le métastase. Sade s’inspire du mythe messalien pour camper des scènes telle que celle de  la vingtaine de soldats alignés prêt à foutre pour satisfaire des ventres ouverts. Quand  la léthargie suit le festin, c’est la cruauté qui réanime. Dominguez évoque aussi la lubricité de Marie-Antoinette qui cumulait le messalinisme au lesbianisme.

Le 19ème est  plus austère en matière d’érotisme. La médecine et la psychiatrie s’en mêlent. La sexualité est normée pour réguler la société et contrôler les familles. Le mythe messalien se mue en pathologie. Il se publie sous le manteau une littérature  vilipendée : [La femme expose son corps et ses nerfs fragiles aux désirs reflétés dans le texte, si bien qu’elle en éprouve elle-même du plaisir..( Maltok, Lire dangereusementIl y a contagion pour le lecteur et surtout la lectrice : ils lisent en se masturbant.  Le mythe de Messaline devient celui de la prostituée, sans la dimension de la force et de la puissance du désir impérial.

En fin de siècle la Messaline est décadente, le discours est misogyne. La femme n’est qu’un sexe (Mirbeau) au grand ravissement de P.Louys. Le sexe n’est plus clandestin mais le mythe messalien en prend un coup dans l’aile, si le goût du sexe est toujours là, la femme n’est plus puissante, elle n’est qu’une chose sexuelle, une mangeuse d’homme , petit madone perverse telle que la décrit Jarry. Les  nymphomanes inassouvies terminent mal, comme toutes les Messaline antiques, la tragédie abrège leur vie, c’est la mort qui les délivre de leur fureur utérine, et ainsi le dit drôlement Dominguez, une nympho est une morte en sursis, c’est la fin du roman qui les libère.

Et puis, se succéderont de nouveaux   détournements du mythe…la Messaline devient chaste et cérébrale, se transformant en monstre métaphysique, aux antipodes de l’impératrice, elle perd le lien triangulaire : cruauté, tyrannie, plaisir. Et on tente même la démystification : Messaline n’était pas un monstre, c’est une légende cette histoire de mariage avec son amant, elle avait ourdi un coup d’état. (On lit encore d’ailleurs cette version de nos jours). Pour finir, la Messaline bourgeoise se pervertit joyeusement mais se fait initier par un homme auquel elle se soumet, le régime reste phallique, la femme n’est pas montrée véritablement jouisseuse, elle fait jouir l’homme. La nymphomane devient normale, normée comme on le voit sur internet sur les blogs, les chats…elle prend encore des bains de foutre comme Messaline dans des très codifiés cumshot qui deviennent l’incontournable du porno moderne. Les amants deviennent des fuckfriends qui s’envoient en l’air gentiment et l’on recherche l’amour, le mari et les enfants en même temps. Alors, heureuse, Messaline ?

 → Feuilleter le livre  sur le site de l’éditeur :  cliquer ensuite sur le visuel de la couverture

Messaline, impératrice et putain – généalogie d’un mythe sexuel – Antonio Dominguez Leiva – éditions Le Murmure – 608 pages – 2014 – 24,50 euros

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