La putain et le sociologue

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Voilà un livre qui va certainement faire couler beaucoup d’encre et de venin…Une prostituée dit haut et fort qu’elle aime ce qu’elle fait et que son métier l’épanouit.

Dans cet ouvrage écrit à deux voix, c’est une putain  heureuse qui s’exprime  librement et à visage découvert, elle se prénomme Albertine, elle a 26 ans.  Pendant trois ans, elle dialogue avec le  sociologue Daniel Welzer-Lang, tous deux s’essaient à décrire et cerner son métier d’escort girl, choisi et exercé pour son plus grand plaisir,  plaisir d’ailleurs plus cérébral qu’orgasmique.

Lecteurs courroucés, passez votre chemin ou prenez la peine de lire le livre avant de déverser votre venin. La jeune femme est lucide, brillante et très estimable. Nul doute qu’elle saura argumenter pour défendre ce qu’elle assume pleinement.

En préambule, le sociologue explique leur méthode de travail.  Cet ouvrage n’est pas un entretien, l’universitaire  et l’homme qu’il est ne dirigent rien, tout comme Albertine va éviter l’écueil de l’autobiographie. Le durée de l’écriture (3 ans) se justifie par le temps de réflexion, la distanciation nécessaire à la jeune femme et la confiance  qui s’instaure entre eux. Il y a une honnêteté chez le sociologue qui interroge ses propres motivations pour faire ce livre : fascination ? Valorisation narcissique ? Non, répond-il, une rencontre empathique entre deux professionnels : une ingénieure autodidacte de la jouissance masculine et un sociologue des sexualités… Ecoute, débat, questionnement, voilà le fondement de cette publication.

Bien évidemment, il ne s’agit pas ici de prostitution qui exploite les femmes livrées à leurs maquereaux mafieux de bas ou de hauts étages, dans la violence et l’esclavage.Mais sous prétexte de lutter contre ce fléau, moralistes,  féministes  et défenseurs des droits humains ne supportent pas d’entendre une femme revendiquer  son envie de faire commerce de son corps, pour l’argent certes, mais aussi et surtout parce que cette pratique l’épanouit. Chose impensable pour nombre de personnes. Comment peut-on aimer faire la pute, n’est-ce pas ?

Albertine et Daniel Welzer-Lang remarquent que les métiers de niveau social bas doivent toujours être justifiés, les putes comme les éboueurs en somme… Albertine ne veut pas répondre à cette question, il n’y a pas de réponse convaincante dit-elle,  mais n’a-t-elle pas raison ? Pourquoi  par exemple un plombier ou  un proctologue ont-il voulu exercer ces métiers ?

L’escort-girl explique plutôt cela, et c’est joli et plein d’humour : [….je me suis  souvent demandé pourquoi l’activité érotique monnayée posait tant de problème à la majorité des gens……….mais voilà j’aime les traversées pour le voyage et non pour la destination et les vies plus ordinaires m’ennuient…..faites l’effort intellectuel…de mettre de côté les préjugés classiques et voyez comme je suis ordinaire, comme mon activité est à ce point banale qu’elle s’offre à l’analyse comme n’importe quelle activité professionnelle. Et si vous éprouvez encore de la difficulté..laissez moi….me résumer : je suis Albertine, plombière, grande spécialiste du tuyau…]

Les pourfendeurs de la prostitution insinuent même que ces femmes-là affabulent ou sont victimes, même inconscientes,  de sévices subis dans leur enfance. Chose que ne manque pas de nier énergiquement l’auteure escort-girl.

Ce livre est donc salutaire dans une période où l’on ne peut plus exprimer quoi que ce soit qui  n’aille pas dans le sens de la réglementation. Car enfin, ce n’est pas parce que la misère domine le monde qu’on ne peut pas parler du bonheur terrestre, que les guerres ravagent les continents qu’on ne peut évoquer la paix, que la majeure partie de la planète crève de famine qu’on ne peut discuter de bonne bouffe et  que la laideur de tant d’ âmes pourrit l’existence que l’on ne peut célébrer la beauté de quelques autres.

Alors parlons de putain libre et heureuse.

Albertine trouve même dans ce travail une opportunité de travail expérimental sur soi, un chemin de connaissance, même dans les situations les moins intéressantes.

Daniel Welzer-Lang décrit Albertine comme une jeune femme parlant quatre langues, cultivée et  d’une allure  corporelle connotée classe supérieure. Elle évolue dans la jet-set et tarifie ses soirées à environ 3 000 euros.  L’escort girl se dit chère, elle s’aime chère et estime que son travail le vaut pour des hommes qui en ont les moyens.  Elle exerce aussi  à l’étranger. Il s’agit de VIP, d’entourages de chefs d’état, de grands patrons et financiers,  de grands sportifs ou de stars. C’est une courtisane des temps modernes, Albertine dit aimer ces femmes d’un autre temps, dont la Belle Otero, elle cultive leurs manières d’être.

Les chapitres alternent les voix, c’est tantôt Albertine qui s’exprime, tantôt le sociologue. Toutes les faces du métier sont abordées, les clients,  leurs exigences (à l’aune de leur portefeuille) , les pratiques, le recrutement, la préparation mentale et physique (un immense bonheur pour Albertine) , les profils des hommes, la sécurité,  leurs attentes, sensuelles, sexuelles et même spirituelles, c’est étonnant d’ailleurs et chaque homme est différent, l’escort-girl aime en cela  l’unicité de chaque contrat et de la fiction  érotique à créer, selon l’homme donc,  si c’est un  régulier ou pas. Les auteurs évoquent aussi le savoir-faire car le métier exige la jouissance de l’esprit et du  corps, et  le désir, la séduction, le plaisir et la conversation sont tout un art…

Mais  les auteurs abordent aussi aussi  la vie personnelle,  le vieillissement du corps et l’avenir d’Albertine qui la tétanise… comme celui des grands sportifs…il faut penser à faire autre chose quand le corps va changer..Albertine le craint mais elle a des idées.

Vous le comprendrez, Albertine aime tout de ce métier, elle évolue dans le grand luxe, est libre de gérer son temps et sa clientèle, (elle refuse de travailler avec les agences) elle a le feeling pour sentir ses clients, elle n’a jamais eu de problème de violence, elle se sait chanceuse mais elle a appris à gérer les risques, elle refuse souvent des offres. La jeune femme est fière de ce qu’elle fait, elle aime sa vie,  être désirée et séduire, donner du plaisir et de la magie, être à l’écoute, elle dit être une fée-sorcière, elle aime les belles personnes, les beaux endroits, elle jouit elle aussi de ces moments d’érotisme , et  prépare la suite de sa vie en engrangeant de très gros revenus. J’aime me sentir chère et belle à baiser, addictive dit-elle sans détour.  L’argent est la composante centrale de tout travail rappelle-t-elle.

Daniel Welzer-Lang  aborde avec délicatesse la vie privée d’Albertine, elle est faite de solitude, non parce que sa vie professionnelle la pollue mais parce que le regard des autres l’isole, ses proches ne peuvent assumer ce qu’elle est, et qu’elle ne veut pas renier. Elle en paie le prix, avec courage.

La jeune femme se demande pourquoi on peut travailler avec ses jambes comme les sportifs de haut niveau, avec ses mains comme les artisans, avec sa force physique comme les maçons ou les danseurs mais pas avec son sexe. La question reste posée.

 

→ article connexe sur les travailleurs sexuels 

 

Albertine et Daniel Welzer-Lang, La Putain et le Sociologue – Editions La Musardine – 20 mars 2014 – 191 pages – 17 €

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