l’érotisme amoureux selon A.Destais (2/3)

Capture 22

Voici l’échange que j’ai eu avec Alexandra Destais suite à notre rencontre à Caen pour la présentation de son essai → Éros au féminin, à propos de sa vision exclusivement amoureuse  de l’érotisme féminin. __________________________________________

AB : – Vous défendez dans votre livre Eros au féminin l’idée que le graal de l’érotisme féminin se cache dans la relation amoureuse  tendre et fidèle, loin du libertinage et de la permissivité. L’exclusivité dans le couple, qu’il soit hétéro ou homosexuel , est pour vous la condition sine qua none du réenchantement de l’éros. Pour vous, ce  n’est pas une conviction d’ordre moral mais  plutôt,   d’une part, le constat   que c’est  une  effraction  sournoise dans le couple et  une impossibilité de ne pas souffrir  de jalousie à un moment donné, et d’autre part la certitude que tout geste sexuel délié du sentiment ne peut apporter de joie.

Vous faites l’éloge de l’altérité, du désir et du trouble, de l’érotisme mais vous fabriquez aussi une idéologie du bonheur érotique sur le socle d’une idée très réductrice de la réalité des hommes et des femmes :  celle  du couple ou du lien d’amour.

Or  plus de 9 millions de personnes vivent  seules en France, la plupart sans relation amoureuse stable. Pour beaucoup il est impossible de faire des rencontres, nouer des liens amoureux, pour plein de raisons toutes différentes.  Comment imaginez-vous que ces personnes puissent vivre leurs désirs ?  Peut-on vraiment juger du bien fondé de la façon dont les gens recherchent du plaisir ? De plus, la sexualité et  l’érotisme ne sont-ils pas justement des domaines qui doivent se libérer de toute idéologie. On pourrait même supposer que chaque rencontre puisse  trouver son mode de fonctionnement érotique en fonction des  2 personnalités en présence.  Le frottement des épidermes  et des cœurs  est propre à leur  alchimie singulière  non ?

Par ailleurs  ne peut-on  pas, par exemple construire une relation sincère, épanouissante  au sein de laquelle se mettraient en place des jeux érotiques, voire pornographiques, accepter que les corps s’adonnent  aux plaisirs que concocte l’imaginaire des amants, même si cela ouvre les portes du huis clos ? En d’autres termes, faut-il toujours refréner ses pulsions et ses pics de désir au nom de cette idéologie ? Enfin, votre vision du lien amoureux et érotique n’évoque-t-elle pas un monde un peu « bisounours » idéal ?  Ne fait-elle pas fi de notre part d’ombre, qui justement peut s’exprimer par le langage  primaire des corps ?

Alexandra Destais :  –  La démarche qui porte mon essai Eros au féminin ne vise pas à amoindrir le sexe mais à redonner du sens aux sens dans une société marquée par l’impératif de consommation qui génère une pression permanente sur les corps comme sur les consciences. J’ai souhaité mettre en « visibilité » les imaginaires singuliers de celles qui ont osé mettre en mots et en images leurs phantasmes ou bien leur vécu sexuel et identifier ce qui les reliait en dépit des divergences d’écritures, de fantasmatiques, etc. Face à la pornographie qui nie l’érotisme des coeurs et désenchante l’érotisme des corps, ces écrivaines sont susceptibles d’offrir une alternative décomplexée et jubilatoire. Elles démentent le préjugé ancien et tenace porté par Rousseau comme par le surréaliste Sarane Alexandrian selon lequel les femmes, plus proches de la matière, du concret, de la nature, seraient moins aptes à transcender l’intime.

Il s’agit donc moins de faire passer une conception personnelle que de mettre en lumière des univers féminins érotiques où la part d’ombre n’est pas évacuée, où la violence masochiste est malheureusement encore trop prégnante, où le sexe n’est pas dissocié de ses motivations et de ses implications intellectuelles, affectives, morales, etc. Ma démarche est surtout féministe…J’aime la phrase de Beauvoir dans l’Amoureuse où elle écrit que le jour où la femme aimera pour se trouver et non pour se soumettre ou se fuir, alors l’amour sera pour elle source de joie et non mortel danger…  

Concernant ma conception, votre interprétation ne correspond pas à la conclusion de mon essai où je libère un peu de ma pensée personnelle. Je la développerai plus longuement dans mon prochain livre. J’appelle au contraire à identifier la mécanique singulière du désir, à le vivre et à le cultiver en soi. Il est vrai cependant que je défends, plutôt que l’idée d’un féminisme libertin où la femme risque de se trouver lésée par une conception faisant le jeu d’un désir multiple, vain et nuisible à la sincérité d’un amour vrai, un féminisme amoureux.

Le libertinage n’est pour moi qu’un pis-aller, une maigre compensation, une fausse piste, un pauvre remède à la goutte imaginative. Mon féminisme amoureux revalorise le désir profond pour un autre pleinement choisi de corps, d’âme et d’esprit. Il vise la beauté d’un épanouissement partagé via une attraction sans cesse renouvelée grâce aux ressources de l’imagination amoureuse, une attraction non menaçante pour son individualité propre. Je ne crois plus en ces piments érotiques qui brûlent la langue et au prolongement aussi rapidement estompé que l’effet a été immédiat. 

Je privilégie plutôt que l’amour passionnel fondé sur le manque et le goût de l’obstacle ou bien encore le culte de la jouissance exclusive le désir comme force motrice, élan vital et trait d’union. Selon moi, le désir vise son accomplissement mais cet accomplissement physique est d’autant plus transcendant lorsque ce désir a pris le temps d’éclore, de se développer, de trouver son écho. Le désir vrai a autant besoin de mots que de ces temps de silence où tout se joue en catimini. Il y a à mon sens quelque chose de sacré dans le désir amoureux véritable. L’amour d’un être peut conduire à de grandes et belles choses, il est un moteur essentiel.

Dans ma conception, je n’évacue pas la part d’ombre qui couve en chacun et chacune d’entre nous et qui génère tant de malentendus, de manifestations de jalousie, de frustrations, de marques d’agressivité, de bêtise. La canaliser est un travail qui en vaut la peine puisqu’il crée les conditions d’une harmonie possible. Je ne fais pas du couple monogame et vivant sous un même toit l’unique mode d’organisation de la chose amoureuse, ayant tendance à penser au contraire que la cohabitation quotidienne tend à amoindrir le sentiment. J’attends que l’on me prouve le contraire…L’amour est une quête permanente. Beaucoup de personnes croient aimer alors que c’est l’amour de soi qui les guide. Ils cherchent à obtenir dans le regard de l’autre un miroir deux fois plus grand que nature alors que l’amour suppose un certain décentrage et une offrande qui n’attend pas un retour immédiat sur investissement. L’heure aujourd’hui est à la négocation comme on le voit dans Cinquante nuances de Grey. L’amour ne donne pas non plus tous les droits. L’amour-propre est aussi un garde-fou. Il permet d’éviter de se perdre de vue dans l’autre et de mettre en danger son intégrité physique et mentale.L’amour ne justifie pas tout mais réciproque et assumé, il est notre plus belle transcendance au sein de notre vie brève.  

Concernant les célibataires, je sais ce que c’est car je l’ai été pendant 38 ans. Je pense aujourd’hui que le secret est dans une réceptivité permanente au monde qui nous entoure. Il faut à mon sens savoir s’abandonner à la sincérité d’un moment de grâce, à l’intermittence heureuse, à la magie de certaines parenthèses et l’on peut rencontrer l’amour qui dure au moment où l’on ne s’y attend plus. Le tout est de rester sensible aux signes qui sont comme autant de jalons (ou de smileys en langage « bisounours ») complices sur notre chemin.

Vous parlez aussi du corps dont le langage n’est à mon sens « primaire » – pour reprendre vos mots – que dans l’industrie pornographique. Le corps sexuel à mon sens n’a pas vocation à exprimer notre part d’ombre ; il n’a pas à être un exécutoire à la violence. Il peut à la rigueur jouer la violence pour ne pas l’avoir à l’exercer, on reste donc dans le ludique et non pas dans l’expression brutale. Je vois le corps érotique comme un facteur joyeux d’union et de réconciliation et plus que jamais le meilleur vecteur du sentiment amoureux. Comme le dit si bien l’un des personnages féminins de Nymphomaniac, « l’ingrédient secret du sexe, c’est l’amour ! ». J’assume sans naïveté aucune un néo-romantisme décomplexé où les codes érotique et sentimental de l’amour sont intimement liés.]

AB : – L’ utilisation du mot « primaire’ ne signifie pas  pour moi la brutalité ni la violence, mais l’expression ou  le langage des corps sans les artifices des constructions mentales d’un érotisme sophistiqué.  J’évoquais là, les corps échauffés qui réclament, même sans lien d’amour.  Enfin,  lorsque je parle des hommes et des femmes vivant seuls, je pensais précisément à ceux qui vivent d’inimaginables solitudes et il y en a tant dans notre société si hermétique , tous ceux-ci tentent de vivre  leur désirs de chair et de peau d’une tout autre façon…car ils ne « rencontrent  » tout simplement personne. Il y a d’impossibles empathies parfois….

Donc, nous allons attendre avec impatience votre prochain livre sur les femmes amoureuses ! Merci à vous.

chronique sur son essai Éros au féminin 

→ Voir aussi , l’enregistrement audio du débat

→ Retour Accueil blog

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Marie Godard dit :

    Les maîtres mots dans ce que dit cet auteur sont « féminisme amoureux » . Je suis féministe depuis toujours, ma mère ayant été parmi les toutes premières a se battre pour les droits des femmes au Québec mais ça me gonfle qu’on me dise que ma sexualité, pour être épanouie, doit
    être différente de celle des hommes, que si je fantasme sur des images qui sont traditionnellement le royaume des mâles, c’est que je ne suis pas affranchie de leur domination et que, par conséquent, ma sexualité est, en quelque sorte, immature. Oui, ça me gonfle!

votre grain de sel

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s