La première pierre , Pierre Jourde

jourde

Pierre Jourde a  reçu le prix Jean Giono pour son livre La première pierre, qui répond à son précédent  Pays Perdu, une histoire de village  qui lui avait valu de la part de la communauté de son village auvergnat  dont il relatait la vie et les secrets, la rude  beauté et les us et coutumes, une volée de bois vert, pire, une lapidation en règle.

La violence de la réponse de ses amis et voisins a été telle qu’elle a traumatisé l’écrivain et sa famille. L’histoire est assez shakespearienne d’ailleurs, il s’agit  d’amours adultérins et de secrets de famille, de rapaces autour d’une petite morte, mais aussi de tableau de la vie paysanne et des paysans que les auvergnats n’ont pas supporté de lire

Bien sûr il  a le questionnement de la violence communautaire, mais ce n’est pas un fait nouveau, elle ne m’étonne hélas pas,  elle a toujours existé, l’union est plus souvent faite dans la violence que dans la douceur, dans le mal que dans le bien.  Quant à ne jamais connaître les gens qui nous sont chers, que nous côtoyons, les exemples privés  ne manquent pas, et me vient à l’esprit, en littérature,  Mon traite de Sorj Chalandon.  Lorsque son texte a été joué au théâtre, il a pleuré et a déclaré à la fin de la représentation avoir « passé » son deuil d’amitié et le traumatisme de la blessure au public du théâtre, tout comme il a déclaré lorsqu’il a reçu le Goncourt des lycéens pour le Quatrième mur  que les lycéens l’avaient délesté du poids de pas mal de pierres de ce mur si lourd à porter. Je souhaite à Jourde de trouver de la même façon  un peu d’apaisement avec ce  livre primé, en transmettant son gros chagrin à ses lecteurs.

Mais ce médium, qu’est le livre, n’est pas toujours sûr, la preuve en est cette scène  de lapidation. Quel est le crime ?  L’écrivain écrit des mots qui ne sont pas toujours compris,  entendus, acceptés, voire  acceptables pour les lecteurs, des lecteurs qui ne savent pas toujours lire, c’est à dire se mettre à distance du texte.

Et ce qui m’intéresse beaucoup plus dans La première pierre,  c’est que Pierre Jourde s’interroge sur ce qui a pu   fausser la lecture de son  Pays perdu, il mène l’enquête, déroule le fil des événements par le menu, fait preuve d’humilité mais aussi de fierté, tout à la fois il concède et ne transige pas, c’est très troublant parce que quelles que soient mes idées sur le secret, sur le non dit, sur le respect de ces choses de la vie que l’on révèle ou que l’on cache, je continue à douter de ce que l’écrivain peut se permettre de dire des autres ou  au nom des autres.

Le pouvoir du dire publiquement.  La parole des journalistes, celle des  médias, celle des écrivains…Ce privilège, cet immense pouvoir de rendre la parole audible de millions de personnes. N’est-ce pas ce que le village a fait payer à Pierre Jourde ? Cette toute puissance qui leur semble injuste et scélérate. La prise de parole dans l’espace public est aux yeux des paysans du village  comme un rapt de leur espace privé, leur maison aux portes closes.

L’écrivain peut tout dire ? Je préfère penser que la littérature peut tout dire du monde. Pierre Jourde tout au long de son livre et  en s’en défendant, cherche à se justifier. Or, l’écrivain doit-il se justifier ?  (alors que P.Jourde  affirme précédemment qu’il ne regrette pas d’avoir dit tant de choses, il s’oblige à écrire page 175[...Sa main gauche est remplacée par une prothèse, en résine ou en plastique, d’un rose soutenu. Sil lit cela, qu’il ne s’en formalise pas, il n’y a pas manque de respect : ce sont les choses que l’on remarque sans y accorder trop d’importance…], il se justifie ….)  Non, je ne le crois pas, que l’écrivain doive se justifier mais il faut du courage pour ne pas être tenté de le faire, envers et contre tout. Parce qu’il y a d’impossibles accords et d’impossibles empathies. Tout au long du livre, c’est un va et vient , un grand écart impossible, à tel point que je me demande si Pierre Jourde  ne cherche pas à se convaincre de quelque chose…S’est-il finalement persuadé qu’il a eu raison d’écrire son Pays perdu ?

D’autre part, brosser le portrait des paysans est un acte tendre de la part de Pierre Jourde, même lorsqu’il évoque l’alcoolisme de l’un, la rudesse de l’autre, la crasse, la merde, il ne raille pas, il sourit de quelque chose qui l’émeut. Les paysans, eux se sentent blessés, stigmatisés, ploucs vivant dans le trou du cul  bouseux du monde, l’image renvoyée les insulte. Sans doute savent ils que personne ne pense réellement qu’il y a de la joie à avoir les pieds dans la merde et les chiottes au fond du jardin, et que le dire, fait pastoral, joli .

Impossible accord…Doit-on dire que l’un a raison et l’autre tort ?

Mais  je persiste à fortement douter que les secrets d’alcôve doivent être révélés dans des livres, sinon par les intéressés ou lorsque ceux-ci ne sont plus de ce monde.

Il y a enfin cette chose que je peux comprendre mais que je  suis bien contente de ne pas ressentir, moi qui ai eu une enfance nomade, c’est cet attachement à un territoire, à une terre, au point d’en haïr ceux qui ne sont pas vraiment d’ici. Heureux les nomades…

Je ne peux pas conclure ce billet sans parler de l’écriture de Pierre Jourde. L’écrivain se tutoie dans le texte, le « tu » ponctue ses réflexions,  il s’invective, se calme, se persuade, se justifie en parlant au p’tit bonhomme qu’il est, il emploie ce pronom  plutôt que le « je », ainsi oui,  lorsqu’on se parle à soi-même, on se dit tu. Cela sert très bien le rythme du texte qui suit l’itinéraire de la reconstruction, sans autre effet de style. Jourde enquête, oui, mais sur lui-même aussi.

C’est un un livre très émouvant  qui parle donc autant du village et des paysans que de littérature,  je me le suis fait dédicacer par l’auteur lors de la soirée du Festival Livres en tête. Il parlait à Busnel et m’a signé le livre sans vraiment me regarder en face. L’homme fait renfrogné comme sur ses photos, c’est un look, une posture ou un état naturel  je ne sais pas, alors qu’il est jovial et drôle sur scène,   ça m’a mise mal à l’aise, cette absence de rencontre autour d’un livre,  mais  bon… j’ai aimé son livre quand même.

→Retour Accueil 

votre grain de sel

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s