Punir les clients des prostituées

Kubin
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L’émission « Encore heureux »  du 14 novembre sur France Inter débattait du projet de loi de pénalisation des clients de  prostitué(e)s avec David Dumortier, romancier, Judith Trinquart, médecin légiste et militante à l’association Mémoire Traumatique et Victimologie pour une abolition radicale de la prostitution et Janine Mossuz-Lavau, directrice de recherche au CNRS qui souhaite plutôt la réglementer sans punir qui que ce soit.

Vous pouvez  écouter le podcast → ici

Dans le numéro de l’automne 2011 du magazine RAVAGES,   Ruwen Ogien (philosophe et chercheur au CNRS) , publiait   déjà sur ce sujet, l’article « Punir les hommes » pour dénoncer ce projet de pénalisation des clients  qui lui semble absurde et incohérent parce qu’il prévoit  l’usage de la menace et de la force contre des citoyens qui ne commettent aucun délit puisque la prostitution n’est pas illégale en France (les prostituées déclarent leurs revenus et paient des impôts, quand elles  ne sont pas rackettées par des maquereaux).

Les femmes et les hommes majeurs peuvent très légalement monnayer leurs services sexuels, d’ailleurs comme le précise Janine Mossuz-Lavau, dans l’émission de France Inter, ces femmes et ces hommes ne « vendent » pas leur corps comme il est coutume de l’entendre dire, mais le prêtent puisque ces personnes le « récupèrent » à la fin de la séance. Cette façon inappropriée d’employer le verbe « vendre » est très chargée d’opprobre, car « vendre » son corps, c’est  plutôt s’en séparer en faisant du trafic d’organe par exemple. Dans le cas de prostitution on vend des services sexuel, mais pas son corps.

Le corps, c’est sacré, entend-on souvent. Sacré,  pourquoi ? Est-ce religieux ? Plus sacré que l’esprit ? Plus sacré que l’âme ? Il me semble que cela ne gêne pas grand monde dans notre société, que l’âme, l’esprit soient « vendus » et même bradés…..

Bref…

Et  pour démontrer l’incohérence absolue du projet de loi, le philosopheOgien fait une comparaison très parlante : […imaginez que vous ayez le droit d’ouvrir une cave à vins, mais que vos clients risquent une amende s’ils viennent vous acheter une bouteille…]

Ogien dénonce aussi l’aspect  moralisateur de l’Etat qui déciderait pour ses citoyens de la bonne  façon de mener leur sexualité. En effet, il n’y a pas de normes à appliquer au sexe tant que les pratiques ne sont pas illégales.  Ce que l’on désigne par paraphilie est très souvent considéré comme des déviances et des perversités, on y fourre tout ce que l’on trouve mal selon ses propres valeurs, en mélangeant le légal et l’illégal, le SM, le voyeurisme, le fétichisme, la pédophilie, le viol, la zoophilie, l’urologie etc etc… Vouloir régenter la sexualité des gens a toujours été un souci majeur pour les états, le sexe relève de l’intime, ça fait peur parce qu’on est libre de le pratiquer comme on l’entend en marge de toute injonction administrative, personne n’a droit de regard dessus, c’est sans doute d’ailleurs la dernière des libertés que nous ayons : faire de notre corps ce que nous voulons et avec qui nous voulons (en restant dans la légalité, j’entends, donc avec des personnes majeures consentantes).

Enfin Ruwen Ogien évoque   l’argument utilitariste du projet de loi. La loi serait une bonne loi parce qu’en punissant  tous les clients,( innocents donc puisque faisant quelque chose de légal, la prostitution n’étant pas interdite)  on essaierait de les décourager d’aller voir ces prostituées, donc  de tarir les revenus de ces femmes, donc d’affaiblir les réseaux mafieux des prostituées, donc d’exposer une partie de ces femmes à la violence. Ces effets escomptés ne sont absolument pas fiables, le risque étant plutôt de renvoyer la prostitution à d’obscures activités très loin de toute visibilité, donc d’assistance, laissant les femmes les plus exposées à la violence, totalement isolées.

Parce qu’enfin, il  faudrait être totalement naïf pour croire que la prostitution pourrait disparaître à tout jamais. Et bien que cela ne soit jamais évoqué dans ces débats, il ne faut pas oublier que des hommes se prostituent aussi, ce n’est donc pas une question purement féminine, ni féministe.  David Dumortier,  dans l’émission radiophonique, précise aussi que la majorité des clients des prostituées sont des hommes mariés qui recherchent très paisiblement du sexe et de l’écoute, et que la violence la plus répandue dans notre société est celle qui s’exprime au cœur des familles, des femmes et des enfants meurent tous les jours sous les coups des époux ou des pères et des mères, que cette violence-là, faite aux femmes notamment, reflète l’exacte réalité.  Une femme meurt tous les deux jours et demi sous les coups de son conjoint ou de son ex-conjoint, et bien souvent après avoir été prise sans son consentement. On devrait alors interdire le mariage ou sanctionner les fiancés qui vont se marier, ainsi on sauverait des femmes, c’est un argument utilitariste finalement….

L’horreur des situations d’une partie des prostituées est à prendre en compte bien sûr, mais la répression  devrait être faite en amont, du côté des souteneurs, des recruteurs, de la mafia, pas de celui des clients, parce que c’est ça qui est illégal : se faire du blé en faisant se prostituer des femmes, en leur confisquant leur revenus.  Et…n’oublions pas que l’état est le premier des maquereaux, puisqu’il perçoit des impôts sur le commerce des corps de ces femmes)

Ou alors, que l’état soit cohérent et qu’il commence par  interdire la prostitution, et de fait, les clients seront dans l’illégalité…

Tous finalement, conviennent  bien qu’il faut œuvrer pour rendre leur dignité à ces  femmes  violentées obligées à obéir aux souteneurs. Et il y a du boulot.  Mais est-ce que celles qui décident de vendre des services sexuels, pour diverses raisons, que ce soit par goût du sexe (ne vous en déplaise, il en existe, j’en ai rencontrées et questionnées) ou  de l’argent facile ou par besoin pécuniaire, devraient  se retrouver privées de leurs clients menacés d’être sanctionnés ?  Parce qu’enfin, même si cela est désolant, des millions de personnes vivent seules, ou sont  isolées affectivement ou dans la précarité. Au nom de quelle espèce  de morale devrait-on  exiger d’eux qu’ils se trouvent privés de sexualité ou de revenus ?

Judith Trinquart n’en démord pas, il faut éradiquer la prostitution parce qu’une femme ne peut pas et ne doit pas commercialiser son corps. C’est avec cela  que je ne suis pas d’accord, ce n’est ni à elle ni à personne, ni aux féministes d’ailleurs  de décider ce que peut  faire ou ne pas faire une femme de son corps. Ce n’est pas un choix collectif, pas un décret, pas une loi, c’est affaire d d’intime. C’est là que se situe plutôt le problème, cette liberté de choix. La précarité, l’isolement sont des facteurs qui nuisent à la liberté de choix, du  vrai choix,  je  parle de choix libre et non pas de choix par défaut.  C’est donc à ces fléaux que sont la misère économique et l’isolement qu’il faudrait s’attaquer plutôt que de vouloir punir.

2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. lamangou dit :

    beau changement de format merci de ton passage à la maison blog et ton mot m’a fait joliement sourire
    je repasse mais je voulais te remercier ta patte m’est importante … gros bisous

  2. jean jacques dit :

    lu et approuvé

    merci de le dire ainsi

    cordialement
    jj

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