le business de l’eros

eros_plutus_gloire_grandContactée par un  journaliste du magazine  culturel Grand Public sur France 2 pour une prochaine émission qui évoquera l’opportunisme commercial autour de « Fifty shades of grey »  ( parodie musicale  bientôt présentée à Paris,  tournage d’un film, sans compter tout ce que la marque Fifty compte de produits dérivés),  mais ne pouvant me déplacer  à Paris pour l’interview, j’ai tout de même réfléchi au sujet qui forcément m’intéresse, mais m’énerve aussi.

N’en revient-on pas toujours à la même chose et  aux mêmes questionnements sur cette affaire de l’après 50 Nuances qui aurait changé la face, pour ne pas dire la fesse,  du monde littéraire en y exhibant dans sa vitrine le plus obscène des marketing décomplexés ?  (Ce phénomène marketing s’est déjà produit  en littérature jeunesse avec Harry Potter)  Le sujet de Grand Public sera apparemment axé uniquement  sur l’aspect commercial de la chose, ce qui ne me surprend pas car  l’affaire  colossale génère des millions de bénéfices et a priori  une fascination sans fin de la part des médias qui pourtant, un peu partout, ont bien éreinté le livre et son auteure.

Il ne s’agit donc  pas de revenir sur le bien fondé du succès de cette série de livres coquins mais de s’interroger sur de possibles malentendus.  C’est un succès, donc, et même phénoménal oui, mais succès de quoi ? Parle-t-on de succès érotique, de succès littéraire ou de succès commercial ? Tout comme on pourrait se demander si le phénomène n’est pas sociétal ( un ras le bol des femmes de  ne pas s’amuser et de ne pas vibrer dans leur vie sexuelle et une volonté d’oublier leur quotidien terne avec un conte de fée pour vilaines petite filles ) plutôt que culturel et artistique.  Je sais bien qu’un succès,  désormais, se mesure exclusivement  à l’aune du pactole qu’il rapporte, et ce dans tous les domaines mais j’ai eu envie de m’arrêter un instant au mot succès,  et précisément en terre littéraire (donc sans remettre en question que ce livre est bien une oeuvre littéraire, même si j’ai pu lire dans les colonnes de l’Express je crois, que 50 Nuances était aux Belles Lettres ce qu’une boîte de pâté pour chat était à la gastronomie).

Quelques synonymes du mot succès : bénédiction, coup de maître, exploit, réussite, prouesse, résultat..et des antonymes, qui parfois éclairent mieux la définition que ses synonymes : catastrophe, avortement, ratage, défaite, échec….Plus loin, on parle de succès d’estime , d’être connu du public, de se faire reconnaître, donc de reconnaissance et  et des avantages qu’on en obtient. Succès a été emprunté au latin succcessus, c’est à dire arrivée, marche en avant, qui naturellement, donne la réussite.

La question, finalement, est de savoir si le succès commercial de ce livre livre érotique témoigne d’un succès littéraire, de la reconnaissance d’un talent d’écrivain. Est-ce le succès de l’esprit (oui, parce que même s’il s’agit de cul, il faut de l’esprit pour pouvoir en parler et l’écrire) ou bien le succès d’un concours de circonstances et d’un marketing bien orchestré après la révélation du désir des femmes qu’on leur parle de sexe et d’histoire de prince charmant venant les réveiller d’un coup de fouet et d’une bonne fessée ? Mais la réponse importe-t-elle dans ce maelstrom  de dollars et  cette dissolution des belles lettres ? Les fesses chauffées à blanc sont de braise et l’incendie se propage partout où le tiroir caisse fait bling bling, film, comédie musicale, godemichés, parfums, lingerie, cartes de voeux, bijoux de cul et de cou, jeux de société, carnets intimes, et pourquoi pas prochainement pieds de cochonou et langue de porc à effigie du beau Christian et du savon pour laver la foufoune à celle d’Anastasia, si ça fait du blé ? Ahlala…cette horreur m’évoque Cyrano…il disait … »Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès ! Non ! Non ! C’est bien plus beau lorsque c’est inutile ! -‘ Ce qui sonne bien, non pas dans l’escarcelle des éditeurs, mais dans le creux de mon oreille.

Soyons sérieux, avec un billet de loto gagnant en main, n’irait-on pas toucher le magot ? L’opportunisme, par définition, transige avec les beaux principes et les valeurs. On s’en fout que 50 Nuances ait ou n’ait pas les honneurs des belles lettres, l’estime des critiques et la reconnaissance du cénacle des puristes du monde littéraire. Il a ceux des têtes de gondoles, des éditeurs, des boss des produits dérivés, des producteurs, des libraires, et des petites culottes des femmes fan du genre.

Alors que demande le peuple ? et moi , pourquoi, je râle ? Moi je râle parce que non, non rien n’a changé, comme beaucoup le pensaient ;  si la  brèche des entrecuisses s’est ouverte chez les lectrices de 50 Nuances, c’est tout ce qui s’est ouvert, avec les tiroirs-caisses….Car ce best-seller n’a rien changé dans les mentalités, seulement chez les lectrices peut-être qui découvrent en ce livre une thérapie, elles peuvent désormais faire joujou avec leur sexe et leurs désirs, et leurs fantasmes.  Elles sont contentes et tant mieux pour elles.  Par contre, rien n’a changé pour les autres : ceux qui dénigraient la littérature érotique se trouvent confortés dans leur sentiment que c’est du sous genre mal écrit et sans intérêt, et les autres ne  s’intéressent qu’au succès commercial, mais pas au genre érotique,  ni à son écriture, ni aux  différentes voix des autres auteurs, ni  à ce que la littérature érotique , hors mode commerciale, révèle des corps et des âmes, et de nos visions de la vie, de l’amour, de l’homme, de la femme, de la mort, de la société,  non, , rien de tout cela ne les intéresse, seules à la limite, sont remarquées les parutions qui veulent surfer sur la vague, parodier ou faire du… 50 Nuances, mais forcément en mieux.  L’érotisme est le grand perdant dans cette affaire de gros sous et de rêves de prince charmant fouettard.

On peut donc alimenter le succès de 50 Nuances et ratisser large les retombées économiques, écrire d’autres livres  exactement dans la même veine qui charmeront ces dames et ceux qui récolteront les fruits, faire des films (faire un film d’un livre est monnaie courante en littérature, il n’y a pas a redire su ce point), des comédies et graver des timbales et des manteaux pour petites chiennes aux lettres d’Anastasia et de Christian, inventer une gamme de café et de yaourts 50 Nuances de saveurs.  On peut faire tout ce qu’on veut, c’est bon pour la santé de l’économie et celle des femmes. Sauf que ça n’a rien à voir avec les rubriques culture,  littérature et érotisme.

Et, bonne fille un peu sournoise,  je conclus avec Romains Rolland : A la suite des auteurs, les critiques docilement décrétaient que l’office essentiel de l’oeuvre d’art est de plaire. Le succès est la loi; et quand le succès dure, il n’y a qu’à s’incliner. ( Jean Christophe)

Tableau de l’illustration  : Eros, Plutus et la Gloire, Huile. Eros, Plutus et la Gloire est une oeuvre de  de 1942. Elle a été inspirée à Marguerite-Jeanne  Carpentier par un  poème de Baudelaire du recueil Spleen de Paris.

« Deux superbes Satans et une diablesse, non moins extraordinaire, ont la nuit passée monté l’escalier par où l’Enfer donne assaut à la faiblesse de l’homme qui dort et communique en secret avec lui. »

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