Lourdes, lentes…

317E0V9TB7L._En ces temps incertains pour l’érotisme qui file un mauvais coton en se faisant prendre bien profond et bien pauvrement  à la hussarde sur le ring du marketing,   lire Lourdes, lentes…est un petit bonheur bien précieux qui me réveille et me réconcilie avec les mots du désir, ses temps de latence, ses parfums d’interdit et de nature généreuse. Que c’est bon ! Glups glups… j’en salive.

André Hardellet que je n’avais jamais jamais lu puisque je ne connaissais pas son existence, m’enchante et dit les choses comme je les aime.  « D’ailleurs, je me suis souvent retrouvée dans son écriture et j’ai même été fortement troublée de réaliser avoir  décrit dans Que sais-je du rouge à son cou ?  ou dans S’inventer un autre jour qui va paraître en octobre le con des femmes de la même façon, avec des mots de terre et de nature.

Bien sûr, publié en 1969 chez Pauvert, il fit scandale avec ce texte qui chante les plaisirs et les secrets de l’initiation amoureuse d’un jeune garçon de 12 ans par sa nounou, la  replète Germaine de 23 ans.  Il tombe raide amoureux d’elle et n’a de cesse de guetter ses rondeurs, d’imaginer son sexe,  rêve à ce con qu’il nomme, répète, il  traque les odeurs douces et fortes, celles de la campagne, de la nourriture, et de Germaine, Germaine  qui se cédera à l’entêtement de Stève, avec une belle ardeur.

[ Lourdes, et lentes. Prenant bien leur temps pour reluire et faire reluire. Nourrices, mères, sœurs.  Pleine de lait, de secrétions, d’organes mous. Les autres, les maigres, les rapides, retournez à vos enfers étroits. Germaine  était lourde et lente.]

Hardellet eut droit à son procès, mais je crois bien qu’en 2013, il y aurait aussi droit car même si tous se targuent que l’érotisme se vend en tête de gondole des hypers, on crierait à la pédophilie puisque  le garçon a 12 ans et Germaine 23. Stève aime sa nounou, qui ne le viole pas, elle cède aux désirs empressés et obsédés du garçonnet, elle l’éduque à l’amour. L’enfant est certes précoce…mais je préfère  encore que l’on initie un enfant à l’amour plutôt qu’à la guerre, les enfants soldats me crèvent le cœur, pas Stève qui veut l’amour.

« Le con.Ton con.Montre-moi ton con, Germaine.Dégage-le bien avec tes doigts. Écarte le, ton con. Les grandes lèvres, les petites lèvres.Tes lèvres, ton baiser.Ton con. Le seul. Un con. Les mots, les images se dégradent avec le temps et l’habitude.C’est une question d’innocence retrouvée (et si le terme innocence vous incline à ricaner, sachez que je vous emmerde) « 

Hardellet et Stève se confondent, il avoue se raconter des histoires à n’en plus finir,« J’atteins cet âge, ce plateau du détachement où mes jours vécus et imaginaires s’accordent si étroitement que je m’avoue incapable de les distinguer. A quoi bon, du reste ? Quelqu’un n’a-t-il pas prétendu que la perception était une hallucination vraie ? »

Il aime les mots sales, ceux qui savent dire toutes ces choses  qui excitent et font rêver et les troubles qu’elles occasionnent sur son esprit  échauffé et son corps en attente.  Il n’empêche que ses mots sales sont sacrément beaux et bons.  Un passage décrivant un cunnilingus, fait de l’ombre à ce mot là…oui,  quel vilain mot pour dire ça :   » Le lait du milieu, le meilleur, entre les crevasses un peu roses, un peu mauves, un peu brunes. Juste une petite giclée d’opale liquide, envoyées par un invisible compte-gouttes. Un peu fade mais revigoré par le poivre et l’anchois de la vulve. On en boirait des tonnes, en direct, avec une paille ou à la petite cuiller. Et elle rue, en dessus, délire, vous encourage, secoue ses teignes de désespoir. Vous, la tête à l’étau, brouteur patient, le groin dans la truffe au parfum jamais mis en flacon, vous méprisez votre propre plaisir….]…[Catcheuse ruisselante, elle va vous étrangler d’un ciseau de ses cuisses]…[on en boirait à plein verre de leur foutre…]

Son imaginaire, c’est de la braise sous son quotidien.  L’enfance de Stève, c’est la nature, les fourrés, les prés, les jambes griffées, le mystère de la forêt, les chemins de terre, les fougères, les mûres écrasées  » les granges craquaient sous le poids du foin et nos petites couilles aussi étaient prêtes à éclater »

Le texte va et vient entre les souvenirs d’enfance, ses 12 ans où il se consume de désir pour  le mystère féminin et  les dessous de Germaine, son initiation que l’on ne peut pas nommer dépucelage tellement ce fut autre chose, une fulgurance à épisodes (le baiser, le corps nu, les caresses, la pénétration…) qu’il n’eut de cesse , adulte,  d’en retrouver la  force, en vain, et ses expériences d’homme toujours en quête.

Les mots du désir, tous les sens à blanc,  l’attente, le temps suspendu pèsent lourd et plombent la lecture d »intensité érotique. C’est là où c’est fort,  cela va bien au-delà de l’idée du texte érotique que l’on se fait aujourd’hui, qui doit  exciter, (faire bander ou mouiller)  et   très vite. L’érotisme de Lourdes, lentes, est dans l’écriture, dans la littérature. L’érotisme n’est pas la génitalité, je ne cesse de le dire et  je crois bien qu’un texte est vraiment érotique quand on n’arrive pas à dire pourquoi ni comment il l’est.

La majeure partie du livre cerne son apprentissage et dit l’amour qu’il éprouve pour Germaine. C’est tout simplement magnifique. Si tous les apprentissages amoureux se passaient comme ça, ce serait fantastique, quand on pense aux ratages que l’on traîne parfois toute sa vie comme des fardeaux. Le souvenir de la table à repasser et du fer de Germaine reste à jamais gravé dans le mémoire de Stève, le flash back distille immédiatement  en lui le bonheur qu’il a connu à cette époque dans  les bras de sa nounou. Et lorsque le texte raconte sa vie d’adulte, sa rencontre avec l’hôtesse de l’air, ses sentiments amoureux, sa curieuse rencontre avec la très spéciale Joyce et sa machine à baiser, en filigrane, sa nourrice est là, Germaine, son seul et véritable amour.

Lourdes et lentes …(comme les ventres d’abeilles) est en définitive une ode à la femme, au premier (et seul véritable  ?) amour,  et un texte très érotique et littéraire.

Lourdes, lentes…L’imaginaire, éd. Gallimard.

4 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. anne dit :

    Ravie d’avoir fait naître ce désir de lecture Camille ! C’est un joli texte, un de ceux qui restent en mémoire, sans qu’il n’y ait de performance sexe…

  2. Je file l’acheter de ce pas, je trépigne d’envie de le lire ! Merci pour ce bel enthousiasme.
    Camille

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