L’enterrement des illusions

réunion- dessin de Laurie Lipton
réunion- dessin de Laurie Lipton

Il se répétait ça… deux mois…soixante jours…deux mois…deux mois…

Il avait fallu aux mots du médecin trois heures pour pénétrer le cerveau de Louis et s’y imprimer définitivement. Il tentait de donner à cette notion du temps imparti à sa fin de vie, un sens. Rien ne s’affolait en lui. Pas la moindre tachycardie. Il eut juste la sensation de vivre enfin. Peut-être aussi d’être subitement devenu quelqu’un alors qu’allait sonner son trépas.

Il regardait autour de lui les gens marcher dans la rue, se vit parmi eux, dans la foule, puis comme dans la série Portés disparus, disparaître, ne plus être là. Et bien sûr rien ne changeait. Le FBI ne se mettait  pas en branle pour le retrouver, n’était-ce que son cadavre. La vie continuait sans lui, exactement de la même façon. Il pensa alors à ses proches, sa famille, ses amis.  Il allait les quitter. Comme s’il partait pour une autre femme, un autre pays, d’autres amis, au loin. Mais Louis se dit que ses proches finalement préféreraient  en leur for intérieur qu’il meure plutôt qu’il les abandonne.

Louis s’imagina son enterrement, trônant dans son cercueil. Les morts sont cabots, ils paradent au milieu de gens qui pleurent leur personne,  ils font durer le plaisir dans le froid de l’église, dans le chaud du crématorium ou le vent glacial des cimetières, se délectent dans leur boîte , à l’abri des regards, des discours qui vantent enfin leurs mérites. Un mort est toujours reconnu dès que son coeur a cessé de battre alors qu’un vivant court après la reconnaissance toute sa vie.

Deux mois…Sûr qu’il n’allait pas aimer les mines éplorées, les regards fuyants, leur pitié poisseuse. Leur  dire ou pas ?…Non seulement il allait leur dire, mais aussi leur organiser des obsèques avancées. Anticiper, les convoquer, ne pas attendre d’être couché dans une boite face à eux, mais s’asseoir au milieu d’eux, les dispenser de mettre deux mois à rédiger son oraison funèbre, les prendre à la hussarde, sans ménagement, les faire accoucher sans césarienne ni péridurale de leur jugement sur ce qu’a été sa vie et sa personne, parce qu’il savait bien que tous s’étaient fait un jugement sur lui.  Au forceps s’il le fallait, avec du vin et du tabac qui  leur délieraient la langue, il allait enfin savoir.

Ce qui fut fait. Ils étaient tous venus sans oser s’habiller ni de noir ni de rouge. Ils avaient opté pour des tons anthracite. Comme la couleur de ma vie, se  dit-il. Ce fut donc une assemblée terne qu’il allait falloir vraiment griser. Louis leur expliqua doctement qu’il anticipait ses obsèques pour leur faciliter leur travail de deuil et les exonérer,  le  jour de sa mort,  de louanges imbéciles qu’ils n’avaient certainement jamais pensés alors qu’il était vivant. Ils se dandinaient  sur leur chaise, baissaient la tête, protestaient,  pleuraient, doutaient même…non il était encore vivant, à quoi jouait-il ?  Ils le regardaient en biais et refusaient de croire qu’il allait mourir, là, d’ici deux mois. Louis dût se fâcher et il  regretta de ne pas avoir apporter de certificat médical, de reconnaissance de mort anticipée.  Il  dût encore déboucher des bonnes bouteilles, les encourager,  les consoler, quand il aurait bien voulu que ce soit eux qui le fassent, l’encourager à bien mourir.

Personne ne lui fit les compliments d’usage que l’on fait à un mort. Il tenta de les solliciter pour qu’ils lui confient ce qu’ils regretteraient d’avoir tu  quand il aura rendu son dernier soupir. Il avait entendu cela si souvent…ces remords qui bouffent le coeur des gens qui n’ont pas su ou voulu dire des choses essentielles aux vivants. En vain. Ils n’avaient rien à lui dire, lui en voulaient même d’être là , trop vivant,  encombrant, avec cette lubie de vouloir leur dire au-revoir de son vivant.  Certains pensèrent même qu’il manquait de dignité et de pudeur.

Louis ne méritait donc  rien de son vivant. Il regarda sa femme et se demanda si elle allait enfin s’offrir à lui avec désir ce soir ou si lui-même  aurait envie d’elle, avec cette épée de Damoclès sur la tête. Mais elle détourna le regard.  Peut-être se sentira t-elle plus vivante quand il sera mort. Il se leva alors et mit le CD du Requiem pour un con renonçant à celui de Mozart. Il remplit les verres encore, il voulait au moins les voir perdre leur convenance. Le requiem les y aida. Chacun finit par réclamer l’attention et la parole pour y aller de sa version de sa propre mort et de ses funérailles. Louis fut oublié dans le chahut de la conversation et des fou-rires.

Il s’éclipsa discrètement, soulagé. Personne ne s’aperçut de son absence dans l’effervescence des moi je.  Il partira le coeur léger. Il en avait fini avec les hommes. Il put consacrer ses derniers jours à jouir de la beauté de la lumière de l’aube et du serein.

A.B