Touchez donc…

Touchez-donc,  mais touchez donc, vous ne sauriez faire un meilleur usage de vos mains…                                                                                                                                                         Ainsi  le disait  si joliment Louis Aragon dans son texte  Le con d’Irène.

 Si le sens du toucher est à la fête dans nos  jeux amoureux et  érotiques,   il reste le plus sensuel des sens même en dehors de ces instants extrêmement intimes.  Le magazine CLES y consacre un  dossier dans son numéro estival  (aôut/septembre).

Pas moins de 2000 terminaisons nerveuses par millimètre carré au niveau de la pulpe des doigts nous permettent de ressentir les matières que nous touchons ou de communiquer notre chaleur et notre amour. Autant dire que celui qui reste insensible au toucher, à moins de subir quelque handicap , porte des moufles… La peau est une fenêtre sur le monde écrit Marie Marvier, l’auteure du dossier. C’est vrai, le peau  ressent et parle, elle ne sait pas mentir comme peuvent le faire les yeux.

« Le toucher est le premier sens à se développer et le dernier à se retirer, quand la vie a usé les autres »   J’ai pu le constater dans mes activités dans le domaine de la vieillesse et de la précarité. Toucher le vieux, le miséreux, lui caresser le bras, la main  rompt l’isolement, apporte un peu de joie, d’apaisement, de bien être, de jouissance.

Malheureusement les injonctions à ne pas y mettre la main sont pléthores de nos jours. Un père  ne peut plus toucher son petit enfant pour lui masser le ventre,  le dos, les fesses après le bain ou après l’avoir changé sans qu’il  ne soit soupçonné de pédophilie . Toucher ceux que l’on aime permet de se connecter à eux, de partager des moments privilégiés. Aujourd’hui l’évoquer est presque obscène…

On ne peut pas  non plus toucher les statues dans les musées ou les expos. Alors à quoi sert de sculpter la matière si les doigts ne peuvent courir sur l’oeuvre ? Pourquoi confisquer  le plaisir et la curiosité du toucher  quand l’artiste a justement mis dans cette matière tout son génie et sa sensibilité ?   Le toucher est  langage et connaissance. Marie Marvier rapporte les propos d’un journaliste du CNRS  qui  a scandalisé toute une galerie parce qu’il avait touché des sculptures de nus. Pour ma part, j’avoue toujours attendre que le gardien des expos me tourne le dos pour systématiquement  effleurer les marbres, les bronzes, , le fer, les pierres, le cuir, le bois. Toucher n’est pas posséder, c’est tout le contraire de l’appropriation.

Touche pas ! dit-on,  dès que l’enfant explore ce qui l’entoure… touche avec les yeux ! alors que c’est avec ses mains , ses doigts  et sa peau qu’il va apprendre la douceur, la rugosité, le froid, le chaud, le tiède, le rêche, l’épaisseur, la minceur, le coupant, le lisse, l’angle, l’arrondi, le blessant, l’inoffensif…C’est aussi comme cela qu’il fera la différence entre lui et l’autre, l’enfant partira à la découverte de son  propre corps en se touchant. C’est un fabuleux outil de connaissance qu’on lui confisque. D’autant plus, comme le souligne Marie Marvier,  que la peau a une mémoire.

L’usage de la fourchette est pour certaines cultures une barrière barbare qui ôte la sensation que procurent la texture  et la température de l’aliment. Une soudanaise confie à la journaliste qu’elle a même pris du poids depuis qu’elle doit manger avec cet ustensile, comme si le toucher(comme l’est la  mastication)  était peut-être une étape  pour faciliter la digestion et l’assimilation de la nourriture …

Ce qui a retenu mon attention dans le dossier de CLES, c’ est l’encadré sur les écrans tactiles. Très intéressante réflexion sur l’engouement des tablettes, liseuses et autre i-phones.  Ainsi dans une société où il n’est pas bien vu de toucher et de tripoter, donc de se servir de ses doigts, les écrans tactiles annulent  la distance et l’intermédiaire du clavier (comme la fourchette  tient à distance  la nourriture). On peut à loisir caresser, faire glisser ses doigts avec un effet interactif…

Mais ce que je regrette, c’est que les métiers manuels n’aient pas été évoqués dans ce dossier sur le toucher. Ces métiers qui nécessitent de toucher, d’évaluer  les matières avec la peau et toutes ses terminaisons nerveuses, pour fabriquer, transformer. Ces métiers manuels si souvent dévalorisés et qui pourtant célèbrent ce sens tous les jour,  ces artisans et ouvriers qui  oeuvrent de leurs dix doigts, touchent le bois, la pierre, le cuir, le verre,  les tissus, les cheveux, la viande,  la pâte à pain…et qui n’ont pas été conviés à parler de leur outil de travail.

image : Rodin

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