s’inventer un autre jour, un extrait

Lorsque l’enchantement cesse car vous voilà loin,  lui parviennent  de sa mémoire engourdie ses nuits d’amour  et de sexe  lorsqu’il était encore debout.  Seules des tonnes d’obscénité parvenaient à raviver  son mol désir. Alors il fallait à cette queue blasée arracher des hoquets et des soubresauts aux  ventres  trop ouverts qu’il fouillait comme un orpailleur maudit. C’était il y a des siècles.

L’image de votre buste incliné  est une chose caressante. Il s’emmitoufle dans cette vision toute tiède.  Vos regards qui se sont absorbés  sur la passerelle, juste cette minute interminable, vaut sa chienne de vie. Le bitume de la passerelle se réchauffe sous ses fesses, le gris du ciel  se veloute.  Le corniaud  blanc  soupire et s’étire contre lui, la main  de l’homme lisse  son poil doux, là, sous son ventre où la peau est si fine et il  pense à vous,  Madame, à votre peau, imagine votre douceur, là sur votre ventre. Il rêvasse la main sur le ventre chaud du chien  et soudain se secoue, se lève brusquement.   Il n’aime pas ça.  Il s’énerve et engueule son compagnon qui le suit les oreilles basses.

Sur l’autre rive, le duo est désaccordé ce soir.  L’homme ralentit, il  marche à la hauteur du chien blanc sans lui parler comme il le fait habituellement sur le chemin du retour à la cabane qu’il squatte à la sortie de la ville.  La bête est inquiète,  elle  perçoit dans son maître de la contrariété, un éloignement ; elle ne cesse de se rapprocher  de lui, de  lui bourrer le museau  entre ses jambes pour le ramener à sa réalité. 

Mais son esprit est habité par vous, Madame.  L’homme  chien déteste cette intrusion dans la paix de son vide intérieur. Jusqu’à vous, c’est lui qui choisissait ses pensées, rien ne parasitait  plus sa tête, il était  vide et libre, il avait gagné ça en perdant tout.  Sous le parapluie noir  il a senti vos atomes crochus aller à son abordage, et maintenant le voilà qui ne sait plus regarder la beauté des nuées noires  et violettes qui caracolent dans le ciel, ni partager avec son chien les menues choses de la journée. Il vous en veut Madame, d’avoir pour un rire et une caresse au toutou  foutu en l’air sa tranquille indifférence. Que fait-il dès lors de ce cerveau agité et de ce corps  prêt au garde à vous ?  Vous n’en avez rien à foutre, vous, de ce qui le secoue ce soir. Il vous reproche  violemment ce caprice de femme vernie. Salope de Madame.

Ce soir il  considère sa masure, il l’aime bien ce squatt en vieilles pierres qui s’écroulent,  il pense  encore au fleuve qui coule  paisiblement entre les deux rives et  le protège de  vous,  il partage  avec  le chien blanc une boîte de conserve  tiédie sur le réchaud de camping, puis se couche dans le duvet  et ferme fort ses yeux pour  vous chasser, pour ne pas vous revoir accroupie face à lui  ,votre main fourrée dans les poils du chien ; mais il échoue, vous êtes toujours là sous ses paupières closes à câliner l’animal, à les saturer de votre présence de fille,  votre main délaisse le museau, c’est sa fourrure à  lui  que vous caressez,   ça le fait durcir, ça fait un bail  qu’il ne se préoccupait plus de son sexe,  les veines de sa verge tiède se gonflent de sang sous ses doigts,  il  se  branle,  repousse son chien   trop curieux.  Oui, il vous voit, Madame,   sur la passerelle  relever votre jupe et vous accroupir au-dessus de lui pour vous glisser sur son sexe, aussi naturellement que vous ployez un genou pour déposer votre obole.   Il tangue, ses paumes  posées sur vos genoux si ronds gainés de cette matière qui font les jambes soyeuses, son sexe dans la chaleur de votre ventre, il jouit d’une dernière saccade la rage dans le sien.

extrait d’une nouvelle de mon  recueil  « S’inventer un autre jour «  , « le baiser de l’homme chien »

illustration Sophie Debeusscher

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