Jouir sans entrave

Jeanne retient sa rage au chambranle  de la porte et regarde son  frère. Toujours la même scène.  Comment le ventre maternel  a –t-il pu fabriquer autant d’inertie, nourrir de son sang pourtant rebelle ce goût  pour la captivité ? Des journées et des nuits, zombie hypnotisé.  Il ne l’a même pas vue ni entendue rentrer.  Cédric emberlificoté dans ses cordons auditifs, les yeux rivés sur son Mac ne la voit pas.  Sa cuisse gauche est agitée de sursauts continus.  Jeanne  évalue le métrage des fils de raccordements  qui le déconnecte de la vie.  Un shibari de plastique sans enjeu ni joie rive le corps et l’esprit  domptés au confort morne de la chambre de laquelle il ne sort plus. Jeux vidéo et sexe sur écran.   Gavé sans jamais avoir faim.  Overgame,  cumshot dans la lucarne, mort réversible. Orgasme sec, jouissance  marchande  et solitaire sans plaisir ni chair.  Pas de fille ni de garçon pour prendre à bras le corps le frangin.  Pour lui sourire  le caresser et le faire gueuler. Les fiancées et les potes  ont renoncé au parloir.  

Ca  la rend dingue Jeanne,  foldingue de ne pas percevoir dans le regard de Cédric  d’autre révolte que celle de pester contre les bugs électroniques.  Et si triste de ne plus savoir aimer ce frère  presque mort entortillé au cordon ombilical des distillateurs de morphine.  Bon sang ! Elle avait pourtant  promis à leur mère de les préserver de la misère et de la servitude. Elle a tout raté, elle n’a su que leur remplir le ventre et  leur vider la tête.

Sa sœur déboule dans son dos. Elle revient de sa séance de coaching.  Lisa s’offusque, effarouchée par les volutes de la cigarette de Jeanne.

Merde! Tu vas nous faire crever avec tes clopes !

Elle porte un panier chargé des cinq fruits et légumes règlementaires, de yaourts bio 0 % et de jus de carottes payés à prix d’or.  Sous l’autre bras   la Une de son magazine  décrète le déclin de la pipe et l’avènement du no-sex.  L’hygiénisme  est sa nouvelle religion. Volupté conditionnelle.  Cette petite conne l’engueule parce qu’elle s’est empiffrée de pain et de beurre et n’a pas trié ses déchets. Regarde toi- Jeanne, t’es trop grosse !

La grosse Jeanne rêve de secouer tout ça au shaker pour  leur concocter un  bloddymess d’enfer,  elle brûle d’attaquer au cocktail molotov leurs gourous.  Sur les pavés ils  n’ont trouvé  que le bâton et la carotte.   A petit feu, en longue agonie tiède de l’émerveillement et du rêve, Cédric emmuré et Lisa sous cloche végètent docilement.

Jeanne  referme la porte et s’en va, elle est en rogne mais n’a pas moufté.  A quoi bon ? Rien n’atteint plus ces deux-là. Elle déambule dans les rues. Son corps lourd échauffé distille une musique rien que pour elle, le swing balance ses hanches. Jeanne arpente  son terrain de jeu sans aucun  bornage, seule la joie de respirer fort la nuit l’anime. Elle veut exulter,  payer de sa personne en faisant péter tous les gardes fous, sa cervelle  et sa chair exigent une prestation compensatoire à ce gâchis. En espèce nullement trébuchante.

Elle l’appelle. Celui qui sait, le seul. Il répond qu’elle peut venir, qu’il sera là-bas dans une heure. Le soir bouscule le jour, pousse toi de là que j’y mette, la nuit excite l’agitation de Jeanne, elle rigole des ombres et des silhouettes, des agneaux pressés de rentrer au bercail, des talons claqués,  des rideaux de fer abaissés lourds de réprobation.  Décidément, Jeanne ressent foutrement la vie circuler dans ses veines,  c’est toujours le soir  qu’elle s’y rallie, quand la lumière baisse et ne racole plus les yeux sur les vitrines.  Elle traverse  la rue et marche jusqu’à ce que  ses pieds la déposent devant la porte de l’homme qu’elle aime. Il l’effleure, l’enlace sans la serrer, se régale de ce qu’elle mijote, renifle ses odeurs. Ils boivent quelques rhums, Jeanne aime cette griserie et son sourire d’homme jamais repu, elle  lui raconte le frère et la sœur,  son envie de tout faire sauter, elle lèche la bouche de son amant et lui dit à mi-voix  son envie d’absorber dans son ventre plein de vits, elle aime l’allégresse du mot, je veux des hommes dans mon ventre, les sentir gonfler et raidir et chercher dans leur regard fixe quelque chose de leur enfance.  On dirait que.  Il n’y a rien d’autre de sacré que ça, la pulsion régénératrice de vie, foutaise que la petite mort de la jouissance peste Jeanne.  Je  les veux ramenés à la vie  entre mes jambes et sur mes reins,  les sentir bouger et entendre leurs râles et leur souffle. Et puis les voir repartir un peu plus vivants, jamais débiteurs.

Ils se postent  très tard devant la porte d’un club libertin et cueillent au passage les gars que Jeanne  choisit, elle leur fait économiser le prix d’entrée, pas de péage sur le chemin de son sexe. Le plaisir fumiste de la transgression ancre la morale dans les consciences. Elle ne veut pas non plus des mises en scène esclavagistes, croix et barreaux qui  brandissent le mot liberté en encaissant  chaque soir des milliers d’euros sur le con des femmes. Jeanne ne  monnayera  pas sa chatte d’abondance.  Elle  demande aux hommes si elle leur plaît, suggère l’échappée belle. Se frotter à  leurs peaux, allumer le feu au sulfure de leurs chairs, réveiller leurs rêves et les laisser aller. Les hommes se méfient, ils  n’arrivent pas à croire que le plaisir de Jeanne ne leur veut que du bien. Son sourire enfantin et ses rondeurs rassurantes les décident. Ils en embarquent quatre et marchent encore jusqu’aux bords de  la Seine, Jeanne chantonne et trottine, elle se souvient de ses 10 ans quand elle partait à contre sens de l’école pour aller au Jardin des plantes.  Mais la ville confisque ses jardins et ses parcs à la nuit. Alors les quais de la Seine et  le saule pleurnicheur vont  très bien à Jeanne. Et c’est l’homme qu’elle aime qui étend sa veste au sol.

Illustration : Angelo Brenez  avec son aimable autorisation