indécentes lectures

Une ville, une fontaine rafraîchissante à coté d’une bibliothèque publique. Vous avez vu le monde avant le fracas des tôles et le drame n’est pas définitif, juste cruellement long. Aveugle temporaire.  Les mots, les livres vous manquent. Vous engagez un lecteur accompagnateur. Vous avez préféré une voix d’homme, très grave. Compagnon fidèle et dévoué je vous assiste dans vos déplacements, vous balade à mon bras  et vous offre des séances de lecture puisque vous n’avez pas voulu apprendre le braille pour cette cécité temporaire.

En ces jours de douceur automnale les jours de lecture se passent à la bibliothèque ou dans le parc : vous souhaitez parcourir la presse puis choisir un livre et en écouter le texte dans ce lieu calme.

Vous affectionnez toujours les mêmes tenues, bas et jupes assez courtes mettant en valeur vos jambes, vous êtes décidément charmeuse, votre handicap stimule votre féminité.

Petit à petit durant mes lectures, vous avez senti mon intérêt pour vos jambes, révélé par des pauses injustifiées, sans virgule ni point dans le texte, et dès le printemps vous choisissez des tenues que vous pensez propres à me faire ainsi hésiter dans la lecture.

Vous guettez d’ailleurs le moindre trouble dans ma diction lorsque vous écartez, à l’aveugle, vos cuisses.  Au bout d’un certain temps, je m’interromps pour vous regarder et c’est désormais l’indicateur que vous suivez pour apprécier si votre objectif est atteint.

Et puis un jour, sans vous avoir touchée une seule fois, j’ai osé vous demander d’adopter une attitude provocante. Surprise,  peut-être même agréablement, et nullement choquée vous m’avez demandé s’il y avait du monde alentour.

Après avoir été rassurée vous répondez  à ma demande par d’inventives postures.

Peu à peu le jeu s’installe, les lectures sont souvent interrompues… mais les moments de marche en forêt ou au bord de la mer sont scrupuleusement respectés, sans la moindre ambiguïté.

Ce que vous ne voyez pas à la bibliothèque ou dans le jardin, c’est que j’ai peu à peu toléré quelques voyeurs autour de nous, à la stricte condition de leur silence complet.

Plus un petit pourboire me concernant. Le métier de guide accompagnateur est tellement ingrat…

Si bien que lorsque nous arrivons les jours pluvieux dans la bibliothèque un arc de cercle de fauteuils est disposé en face du vôtre. Il s’agit d’un club très fermé excluant les phtisiques, renifleurs et enrhumés. Sinon on peut se branler discrètement.

Dans la fontaine les cygnes sont gras comme des loches, gavés pour acheter leur silence face à l’assemblée sur la pelouse.

Peu à peu mes voyeurs et moi avons appris la langue des signes pour communiquer efficacement sans bruit. Ils me suggèrent des poses à vous demander, des tenues pour la prochaine fois révélant  plus que vos dessous, votre intimité et votre peau nue.  Ils sont  aussi très friands de ces érections  mutines sous votre corsage.

Un observateur aurait été ahuri par le spectacle d’une bonne dizaine d’hommes entourant une femme élégante mais terriblement inconséquente assise dans une attitude  indécente, parfois obscène dans ce fauteuil. Tous ces hommes m’invectivant silencieusement dans le langage des signes. Mon seul pouvoir est d’interrompre ma lecture et de précipiter votre départ. Ou de lever le majeur en l’air vers l’importun.

Le jour de l’opération tant attendue arrive enfin, vous allez bientôt recouvrer la vue, mais il vous faut porter des lunettes très sombres encore un ou deux mois.

En attendant de dévoiler votre regard, vous souhaitez reprendre ces lectures si plaisantes.

Image : Sophie jeanne  Debeusscher