la femme d’octets

Il a fallu que je trouve un succédané au tabac , alors  le clic a remplacé  la clope du matin, la meilleure,  l’irremplaçable. Il faut bien dire que ça marche, une addiction en vaut une autre, le café près du clavier, je clique, et reclique, clic, clic clic, comme autant de bouffées sans inspiration.  Pas sur des sites d’infos vu  que la radio me balance  déjà dans les oreilles le vertigo du panier du CAC et de la ménagère, les frasques des mickeys qui nous gouvernent et l’absurdité du monde. Non, ma souris facétieuse, sans doute émoustillée par ma gaule matinale,  trottine de blogs de femmes de chagrin en blogs de femmes de joie, j’en profite donc pour parfaire ma découverte de la chose féminine, disons le tout net,  aussi déroutante qu’ahurissante. L’exhibe, c’est leur truc, aux femmes ; leur rage, leur fiel contre les hommes ou au contraire leur idolâtrie, leurs émois, leur corps en kit,  leur frigidité ou leur nymphomanie, elles affichent tout d’elles.  Mais pas folles les guêpes, sans jamais rien montrer de leur  vrai visage, sans jamais dire leur nom. Elles s’affichent dans les vitrines, non pas d’Amsterdam, mais du net, et veulent qu’on les mate, âme et  corps,  sans les toucher bien sûr, voilées, sous les burquas des pseudos et des  flous ou  des fragments  d’elles photoshopisés. Les plus chiantes (et les moins émouvantes surtout)  sont celles qui me noient chaque matin sous des torrents de larmes et de gémissements marketisés à coup de mots clefs appétissants. Des victimes de tous mais jamais d’elles-mêmes. Mortel pour mon allant viril, je débande avant même d’avoir pissé.  Ben oui, mes poulettes, on a tous des motifs  perso pour chialer toutes les larmes de notre corps,  des enfances malheureuses, un conjoint cruel, des deuils d’enfant insurmontables ,  des trahisons diverses , sans compter  qu’ailleurs tout va à vau- l’eau et des gosses  crèvent de famine,   mais même ça n’intéresse personne,  ni ici ni dans la rue, autant vous en convaincre.  Mais bon si ça vous fait du bien, les octets sont à tout le monde, pleurez bien  fort dans le micro, ma souris n’a qu’à bien se tenir et ne plus fourrager dans vos mouchoirs.  Pour d’autres il faut montrer patte blanche, cliquer sur ok,  oui  je promets d’être grand,  avant de pénétrer leur antre qu’elles veulent sulfureuses. Pas osées, vu que justement sur l’internet, on peut même y  voir des  chevaux étrillés par des chiennes, ce ne sont donc  pas des petites chatteries  maniaco-érotiques qui vont révolutionner ce monde virtuel.  Non,  celle-ci sont justes coquines. On  lit chez ces femmes là,  des mots du sexe, on y voit des jambes, des tétons, des pubis qui ressemblent à des galets, des bricoles affriolantes,  des talons hauts comme des grattes-ciel, tout ça se réclamant beau mais pas vulgaire, à tel point qu’on demande si c’est vraiment de la chair, de la vraie, de la bonne et belle chair de femme, avec ses aspérités, ses rondeurs,  ses rougeurs, ses plis. C’est ça qui doit être vulgaire peut-être, cette réalité, je sais pas. En tous cas, c’est esthétisant au possible, si bien que ça me gonfle. Rien de plus fatigant que la dictature de l’esthétique. Bref, malgré tout, certaines sont marrantes et sympa, quand elles ne donnent pas  trop dans le cliché.  Je comprends bien que ça émoustille au moins leur égo qu’on vienne cueillir quotidiennement leur liquoreuse production. C’est mieux que du Prozac, ça les met en joie, tant mieux, moi j’aime bien que les femmes se sentent bien, même si je comprends si  peu le pourquoi et le comment des raisons.

Mais  ce qui me fascine, c’est que ces femmes là, toutes ces femmes là, racontent ce qu’elles veulent d’elles, un mollet finement galbé est peut -être posé sur un corps énorme, la cambrure d’un pied tait peut-être des fesses plates,  une victime cache peut-être une tyran, et vas-y que je te manipule tout ça, ça bluff un max.   Les plus douées sont celles qui  ne donnent aucune représentation visuelle d’elle même et se  disent intouchables, froides comme  l’inaccessible étoile polaire. Ces femmes sont uniques. C’est cette femme là,  précisément, qui nourrit mon addiction et mes rêves, cette femme d’octets,  sans visage,  sans corps, qui me raconte des histoires et m’embarque dans des voyages  à contre jour, à mille lieues de moi et d’elle-même, sans allumage.