tentation, à ras du corps

…[« Tu m’écris vouloir me faire jouir des pieds à la tête, ce qui paraît signifier que tu n’es plus soucieuse de sélectionner parmi mes « fantasmes » ceux qui te semblent admissibles. Que j’ai une obsession du corps, oui, et même pire que tu l’imagines. C’est sur ce point, la pornographie, que nous sommes très éloignés l’un de l’autre. Tu n’as pas encore envie (mais je me demande si j’ai raison à ce jour) de « descendre » . Quand tu emploies ce mot -ou »redescendre », c’est seulement du haut de la sublimation vers le corps. mais il y a une seconde descente, plus forte, à l’intérieur du corps, dans les ténèbres du corps, que tu n’as pas, me semble-t-il pratiquée. La merveilleuse abjection, la jouissance absolue de l’obscène, la chute vertigineuse dans l’immonde. Bientôt, si Dieu nous prête vie…Quant à valoriser l’amour, je ne m’y risquerai pas. Un amour mystique m’a suffisamment convaincu du caractère pathologique de ce …pathos, précisément. Comme Socrate, dans le Phédon, dit s’être réfugié dans le monde des Idées, je voudrais vivre, par méfiance peut-être, à ras du corps, le tien, m’y enfouir le plus souvent possible. Au cours de mes insomnies, je rêve que je m’endors, le sexe entre tes lèvres, doux, sans véritable érection, seulement gonflé de sperme, et qui, doucement, s’écoule dans ta gorge comme une nourriture. N’est-ce pas de l’amour, aussi violent que toutes les fantasmagories littéraires ? »…. ]

extrait de Tentation,  Huguette de Broqueville,  aux éditions Michel de Maule.

Image : Eros, Dali.———————-

Ce très joli texte  déconcertant à souhait,  raconte  la perversité de l’amant , sa mort imminente, l’amante gémissante d’effroi et de désir face à tant d’obscénité,   leur correspondance qui est leur fil d’Ariane ( » tant que je t’écrirai tu ne mourras pas »  écrit Sophie ) . Alexis et Sophie  se cherchent  éperdument dans leurs différences, leurs doutes et leurs certitudes, (Sophie écrit à Alexis :  « Dieu t’aime puisque tu m’as rencontrée » ).

Il y est aussi question du rapport entre le texte et le lecteur, que le narrateur fait intervenir.

En épigraphe, cette citation de  Kundera :  « le roman qui ne découvre pas une portion jusqu’alors inconnue de l’existence est immoral. La connaissance est la seule morale du roman ».