le sexe, gai savoir et expérience majeure

« L’amour, je veux dire l’amour physique reste l’épice de ma vie, la parenthèse magique dans notre monde de labeur et de fins de mois. Je ne le considère pas du tout comme une saine distraction, encore moins comme une 

activité pulsionnelle qui me serait obligatoire, une sorte d’épanchement d’un trop plein d’énergie. Je déteste l’affreuse et simpliste théorie énergétique de la sexualité, l’orgasme pensé comme une sorte de décharge nerveuse, d’évacuation d’un trop plein, de grosse commission comme on le rencontre dans les romans de Houellebecq. Je m’en passe pendant plusieurs semaines, sans souffrance ni manque physique. Le déficit est avant tout psychique et mystique, je regrette l’absence des rêves éveillés de la pornographie vécue, son théâtre de l’obscénité, ses délires autant emportés que construits, ses étreintes improvisées ou tout à coup savantes, je les regrette beaucoup plus que la jouissance, le spasme  ,l’expérience quasi électrique de l’assouvissement, je veux dire son espèce d’électrochoc. Le sexe est le dernier art analphabète. Un concentré de la présence intense au monde, mais chantée, sublimée, dansée, proche du flamenco, la corrida, les arts zen ou la performance. C’est une chorégraphie possédant une vaste grammaire de figures élémentaires, combinée à l’infini par les amants. Une peinture accompagnée d’une gestuelle de la sensation, une esthétique du plaisir – comme l’oiseau peint le vent, la caresse peint les émotions. Un art graphique dotés des pinceaux particuliers, la langue d’abord, cette soie et ce couteau, précieux outil du miniaturiste amoureux, cet aquarelliste qui parfois s’énerve, se déchaîne, pour s’adonner ensuite à l’action painting, maniant les grandes brosses que sont les mains, qui sabrent de rouge et d’écarlate les reins. La pornographie vécue rassemble tous les arts physiques et de performance, sans oublier l’art poétique déclamatoire, l’usage musical des mots tocsin, le célèbre tallking dirty si proche du talking blues. Elle nous révèle les forces physiologiques, animales, telluriques, cosmiques, je veux dires les forces plus puissantes que nous, qui nous traversent, nous soulèvent, nous bousculent, nous les petits hommes arrogants – qui nous croyons de grands ego maîtrisés. Le    sexe n’est pas que des nerfs, un assouvissement. Le sexe est la voie d’accès privilégiée à l’autre et à l’univers. Le gai savoir. L’expérience majeure qui nous relie aux éléments et au cosmos. La traversée du miroir. Le chamboulement fatal. « 

Frédéric Joignot  –Extrait article paru dans CLES