Louise, femme dune

Je ne suis plus habité que par elle. Cette volonté sous-jacente d’y résister me mine. Je renonce à lutter.

Ca  me calme.

Qu’elle me quitte ou pas, qu’elle soit à deux ou mille kilomètres n’y changera de toute façon rien. Seule la domestication de notre amour pourrait mettre un terme à cette obsession d’elle, mais justement, imaginer à la fois cette vacance et l’omniprésence  me fait horreur. Il ne resterait plus en moi que ce rien si mortel.

Je sais ce qui me retient à Louise. C’est cette mouvance, cette distorsion du corps et de l’esprit qui la triturent dans tous les sens comme le ferait un logiciel de transformation d’images.

Je réalise que je n’ai jamais pris de photo de Louise.

Je tente l’expérience, elle refuse bien sûr de poser. Ca va pas Félix !! Tu veux me figer dans une boîte, me  posséder sur du papier ?

Ca la rend dingue, j’ai bien cru qu’elle allait massacrer mon Reflex. Je te défends de faire ça Félix, c’est un abus de pouvoir que de vouloir arrêter un mouvement, se l’approprier, me condamner sur du papier glacé à ne plus pouvoir ne serait-ce que bouger un cil, ça n’existe pas, le temps ne s’arrête pas plus que mon sourire ou ma grimace sur mes lèvres, une photo est une fiction insupportable, une désagrégation de l’instant, de l’éphémère, un fantasme de capture de l’âme ou je ne sais quel effet de style, un truc de despote.

J’ai déclenché quand même l’appareil, elle était hallucinante dans sa colère.

Interdite, elle se tait brusquement au bruit du déclencheur, tourne les talons et se barre en me faisant un doigt d’honneur.

Signe qu’elle était vraiment fâchée. Les doigts d’honneur de Louise sont la synthèse pudique de ses plus virulentes insultes.

Lorsque je visionne le cliché, Louise semble avoir été photographiée par Kertesz, l’emportement déroule ses membres et son visage démesurément, dans un flou qui n’a rien d’artistique.

Louise est une femme dune du désert, façonnée par le vent des énergies et des émotions, jamais semblable, lisse, longue, mobile  et sinueuse ou à l’inverse, ramassée et étrangement angulaire. Je ne me lasse pas de la regarder, rien n’arrête  ni ne fixe mon regard, Louise est à perte de vue. Un rêve éreinté qui renonce à l’éveil.

A son insu j’ai recommencé à la photographier. Dormeuse, absorbée, liseuse, pensive… toujours immobile ; pourtant, malgré la qualité de mon Reflex et mes talents de photographe chevronné jamais je n’ai pu obtenir d’elle une image fiable, le corps de Louise impose à l’appareil un floutage systématique, l’objectif se fout le doigt dans l’œil, il ne témoigne de rien, pas de ressemblance ni même d’authenticité provisoire. Il m’arrive de ne pas reconnaître Louise sur les clichés… Une histoire de fou, comment cela peut-il être possible ?

extrait de Que sais du rouge à son cou  © B74K194  , en attente d’édition

photos : André Kertesz

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