le ravissement de Sixtine

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[……Il avait un peu gelé mais elle n’eut pas longtemps froid parce qu’il lui fallut marcher plus d’une heure pour atteindre les deux mille mètres où les cerfs étaient montés cette année pour parader. Bonne grimpeuse, elle piquait sa canne en poussant sur ses talons et ses mollets.  Sixtine  pour les avoir parcourus tant de fois connaissait le moindre des dénivelés de ce minuscule chemin qui serpentait le long du couloir d’avalanche parmi les aulnes verts aux troncs torturés. Ce matin elle éprouva une jouissance particulière à se confronter à cette montagne qui  imposait à ses muscles et à son cœur des efforts intenses, la douleur musculaire  cédait au bien-être, elle aurait grimpé jusqu’au firmament. Elle se sentait terriblement vivante en ce lieu à l’écart des hommes. Elle s’efforça de maitriser les battements de son cœur et de tendre l’oreille, à l’affût de bruits de prises d’empaumures : elle aurait aimé surprendre son cerf défier un rival.  Mais ce n’est pas ce qu’elle vit.

Elle commença par trouver des troncs aux écorces dénudées et  des empreintes toutes fraîches auxquelles elle ne prêta  d’abord pas attention.  Elle préféra caresser le frottis, le cerf avait pelé le mélèze, c’était doux et frais mais elle renifla  un peu plus bas  un endroit recouvert d’une substance sombre et onctueuse, la bête  avait  marqué son territoire, le liquide onctueux et capiteux avait suinté de la fente de son  larmier pour se répandre sur l’arbre. Ca chamboulait Sixtine de fond en comble. Elle glissa sa main dans son jean passé  à même la peau pour recueillir un peu de  sa griserie nocturne  puis elle  massa le tronc  écorcé de la pulpe de ses doigts  humectés afin d’y déposer sa propre odeur. Elle eut l’idée folle d’ôter son pantalon pour se branler à même l’écorce sur l’humeur épaisse  du cervidé  ensorcelant avec l’intuition que c’était son cerf, celui qui l’avait chavirée toute la nuit. Mais la nécessité de ne faire aucun bruit la retint. Son regard balaya le sol, des fumées et des empreintes de sabots sur la place de piétinement, et plus loin encore sans aucun  doute une marque de reposée. Elle se dirigea vers celle-ci quand elle aperçut des empreintes saugrenues sur une place de brame, deux traces  très récentes de semelles géantes, indubitablement humaines. Sixtine s’accroupit pour les dessiner de son index. Elle restait là, dubitative et décontenancée, une présence d’homme si proche brouillait sa quête. Un étrange malaise lui fit perdre son assurance et accroître sa fébrilité. Elle poursuivit avec précaution jusqu’à la reposée, s’y  faufila en rampant, les feuilles et branchages  étalés y étaient encore tièdes et dégageaient un remugle de chair animale échauffée. Mais quelque chose parasitait cette atmosphère sauvage de venaison dont elle raffolait, l’indication de cette présence humaine qui aurait dû la rassurer lui semblait ici obscène sans qu’elle ne sache très bien pourquoi. Où était-il et que faisait-il ici précisément ?  Tout ce qui la déstabilisait l’excitait. La couture de son jean s’était logée dans sa fente qui bavait secrètement d’avidité à proximité de  ce bestiaire insaisissable.  L’attention de Sixtine fut attirée par un dépôt  laiteux sur un amas de feuilles roussies,  elle inclina le faisceau de sa lampe  sur la trainée  visqueuse, celle-ci  ne ressemblait à rien qui n’évoquât les mœurs des cervidés pas plus qu’une déjection de tétras-lyre qu’elle avait entendu chuinter et roucouler en arrivant. Elle posa deux doigt dessus  puis délaya la glaire… elle n’osait y croire, elle porta à ses narines son index et son majeur blanchis,  l’un après l’autre, mais oui, c’était bien cela…le relent viril déclencha une décharge électrique à travers tout son corps, elle lécha  le foutre sur ses doigts du bout de la langue, ferma les yeux et  revit les pas de l’homme et les empreintes des sabots et des pinces ;  homme ou  cerf pèlerin, homme-cerf, tout ceci n’avait pas de sens mais bon sang, Sixtine voulait bien faire partie de son harpail si  cette chose mi-homme mi-bête  devait baiser tout un harem et elle était même prête à tirer ses cinq grenouilles de bénitier de sœurs  ainées par la tignasse jusqu’au sommet de la montagne pour assouvir les appétits du maître de harde, elle aurait assisté à l’orgie la fente en crue et se serait réservé la place de favorite. La bête les aurait grimpées les unes après les autres pendant qu’elle se serait régalée de leur regard  épouvanté de biches aux abois.  C’était cela le vice de Sixtine, attiser son désir jusqu’à son  paroxysme pour qu’il lui procure cette lente suffocation qui la faisait tant s’épandre, elle éprouvait une intense joie à savourer la mouillure de sa lingerie ou de son vêtement tout contre son sexe.

Elle entendit craquer et bouger, son palpitant s’emballa au grand galop quand le cri  le bloqua en arythmie foudroyante. Elle resta tétanisée,  les bras ballants.  Trop proche de l’émetteur de cette sonorité  sans nom elle crut défaillir, le sol se dérobait sous ses pieds, ce n’était pas un animal, ah ça non !  C’était lui, il était là, à portée d’elle.  Puis ce fut encore le silence. Sixtine redoutait et appelait de toutes ses forces la rencontre avec cette créature capable de s’égosiller de cette façon en haut des sommets, de dégorger une telle douleur rocailleuse tout en répandant sa semence  d’homme dans la couche des cerfs. En suçant ses doigts encore empreints du goût acre, elle songea aux enfants sauvages et aux sortilèges, elle le voulait face à elle,  ne plus imaginer mais voir de ses yeux cet obscur Actéon en chair et en os, scruter son regard, percer sa clandestinité.  Elle reprit sa marche prudente inclinée sous les branches, le jour se levait, elle éteignit sa lampe et marcha encore et encore vers les craquements qui semblaient la guider. Une branche s’accrocha à son  chandail, elle baissa la tête pour se dégager et quand elle se redressa elle fut soudain catapultée dans la réalité de son désir : somptueux et inquiétant l’homme cerf était figé face à elle comme un chien d’arrêt hypnotisé par un gibier. La large ramure coiffait sa tête de velours altière posée sur un long cou au pelage brun gris. Ses  grands yeux en amande n’exprimaient rien d’autre qu’un étonnement pensif. Sixtine ne fut pas  plus ébahie de découvrir face à elle cette tête de grand cervidé vissée sur ce  corps d’homme, de longues et robustes jambes gansées de peau de cerf, un pantalon ouvert sur l’entrejambe à la façon de celui que les vachers enfilent par dessus leur jean, sur lequel l’animal  portait une veste du même cuir roux. Il ne lui vint  pas en tête l’aspect surnaturel de la rencontre, Sixtine exultait le souffle court, prit le temps de le détailler,  remarqua ses bottes et  arrêta son regard à l’endroit ouvert du pantalon de cuir, il ne portait pas de jean  dessous, rien ne  recouvrait la nudité de son bas ventre, sa longue verge en demi érection émergeait d’une broussaille sombre très fournie. Il émanait de cette apparition  provocante une odeur de chair, de sueur et de musc qu’elle humait en aspirant l’air  par à coups. C’est à cet instant précis que tout se précipita……………….

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Extrait de la nouvelle Le ravissement de Sixtine ( par Anne Bert)  du collectif  Transports de femmes paru aux Editions Blanche en février 2011.

Image :   Vulcan,  JOSEE VAN LIEROP
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