les mots cuisinés

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– C’est quoi tout ça ? Tous ces mots que je comprends pas, ya rien à manger, que des mots.

Dauphinoise d’-hé-li-an-tis, c’est quoi ça ? S’énervait-elle.

– Cela ressemble à des topinambours, cuisinés comme un gratin dauphinois.

– Des topinambours ? C’est encore le rationnement ? Et des- petites- bouchées -en- explosion- de- gastéropodes -aux- mille -et -une -senteurs- du- jardin ? ânonnait-elle. Des tentations de Collioure ? Des aumônières de cucurbitacée ? Une émotion poire et coing ? Marguerite récitait sévèrement la carte comme on énonce un chef d’accusation.

Line sentit peser sur elle toute la prétention imbécile de ces choix qui ne savaient rien proposer à Marguerite. Cette culpabilité l’accablait. Cette sortie au restaurant se révélait être une vraie plaie.

– Ce sont des sardines Marguerite, les tentations de Collioure, et les gastéropodes en explosion, de la mousse d’escargot, je suppose.

– Et pourquoi pas dire sardines, topinambours, mousse, c’est pas moderne ?

– Marguerite, ma grand-mère disait bien une fricassée à cul nu quand elle faisait un ragoût de pommes de terre sans viande pendant la guerre.

– Oui, mais c’était la guerre ! Il n’y avait rien à manger, on crevait de faim alors on devait y mettre des mots au moins dans les plats vides pour faire joli et donner envie de manger des choses infectes.

 

Extrait de Epilogue ©  B74K189

Image :  Giuseppe Arcimboldo-  La maraîcher – nature morte à l’envers

 

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