les raboteurs de parquet

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…..Il se penche  vers elle,  ses mains appuyées sur la table de bois du café. Les doigts  très écartés,  les premières phalanges  à plat, la paume cassée, le poignet en l’air. Elle  le regarde, hypnotisée,  gratter de ses doigts le bois, l’éplucher de sa cire, de ses échardes, méthodiquement.
Elle pense aux Raboteurs de parquet de Caillebotte courbés dans la lumière ocre et brune, à leurs bras nus, fins et musclés étirés dans la besogne comme ses doigts sur la table.
Elle n’écoute pas ce qu’il lui dit, s’évade, tout aux raboteurs affairés sur  leurs lignes  mates et brillantes guidés par le contraste des lattes de bois brut et celles du bois encaustiqué.
Planquée accroupie dans un coin du tableau qu’elle a pénétré elle les mate, sueur  et odeurs d’hommes au travail,  atmosphère douce et rude, gestes répétitifs, ils raclent,  raclent  sans fin les genoux au sol, les bras  comme des membres démesurés  convergeant  si lentement vers son désir.Elle respire leur haleine chaude et vineuse.
– Merde ! Ecoute-moi ! S’énerve son compagnon en face d’elle dans ce café bruyant. A quoi rêves-tu ?
– Mais je te regarde, je regarde tes mains, tes doigts.. ils sont beaux comme les bras nus des raboteurs.
Il regarde ses doigts, cesse de racler le bois de la table.
– J’ai envie de tes doigts ; qu’ils frottent ma peau comme tu frottes le bois, comme les raboteurs frottent le parquet.
Les doigts  de son compagnon se remettent en mouvement comme s’ils la caressaient, ils glissent sur la cire comme s’ils glissaient sur ses lèvres luisantes.
– Les raboteurs t’excitent ?
– Oui, je voudrais être le parquet, que leurs six bras me besognent, que leurs doigts m’écorchent à vif, extraient toutes les échardes piquées dans mon âme, là dans cette lumière ocre.
Sur le plancher brut qu’ils me pénètrent de leur bras- tige, je veux sentir leur sueur sur ma peau, l’un dans ma bouche, l’autre dans mon con, le troisième dans ma croupe.
Il sourit.
-Branle-toi, là maintenant sans cesser de me raconter,  parle-moi de tes raboteurs.
Elle glisse  discrètement la main sous sa jupe, écarte sa culotte. Il regarde fixement la table, ses doigts sur le bois miment  la caresse de Fanny
– Dis- moi ce que tu fais.
– Mes doigts sont sur le haut de mon con, ils glissent là où c’est lisse.
– Enfonce tes doigts, je te prêterai les miens tout à l’heure.
Fanny se branle sous la table au milieu de ce café, elle a logé ses doigts dans ses chairs trempées, qu’elle remue doucement, elle regarde les mains viriles sur la table et pense aux  trois raboteurs courbés sur leur tâche.
– Je suis dans le tableau, les ouvriers rabotent le plancher, je suis accroupie sur la bouteille de vin que je leur ai piquée, mes lèvres en calice sur le goulot.
Elle murmure en serrant ses deux doigts en elle.
– Je contemple leurs épaules, leur dos, leurs muscles saillant dans l’effort, ils ne me regardent pas, concentrés sur leur ponçage,
ils me savent là.
J’écoute le bruit lancinant du rabot, respire l’odeur  forte de menuiserie mêlée à celle de leur transpiration
Lorsqu’ils auront achevé leur travail, je rassemblerai les copeaux de bois odorants pour leur en faire une couche, ils boiront au goulot un peu de vin et  s’étendront près de moi.
Mes doigts sur leur peau brillante masseront leurs muscles contractés, ma langue goûtera leur sueur âcre et  leur bouche asséchées par les poussières du bois.
Elle se tait les doigts englués.
– arrête de te caresser, je ne veux pas que tu jouisses, je te veux frémissante toute la journée. Viens ! Je t’emmène à Orsay contempler les Raboteurs, trempée et poisseuse de désir, je veux qu’ils t’obsèdent, t’occupent, t’habitent  toute la  journée.

………

Extrait de L’eau à la bouche – Editions Blanche

Image :   Les raboteurs de parquet– Caillebotte .