la robe de chanvre

Tétanisée, Chloé ne bougeait pas, elle en oubliait de respirer, Hugues la rappela à l’ordre, elle devait se livrer, respirer à fond et non pas se réfugier en elle ni se statufier. Il s’approcha encore, chercha le contact avec sa main, effleurait ça et là, prenait ses repères  puis  il fit tomber le paquet de corde dans le creux de son coude, en déroula des longueurs et commença  son  œuvre d’art.  Comme un serpent la corde coulait  très lentement sur le corps de Chloé, passait sous les aisselles, remontait de part et d’autre du cou, s’enroulait autour de ses épaules, croisait,  s’écartait, sur le ventre fermement  ajustée, tirée dans son dos, nouée  et renouée,  à chaque nœud serré d’un geste plus vif Chloé  les yeux agrandis se redressait dans son carcan de chanvre, la matière  rugueuse et douce caressait, picotait,  comprimait la chair et les muscles, faisant saillir  les zones que Hugues souhaitait isoler, à l’intersection d’ horizontales et de verticales  la petite figue rose toute rebondie prise en étau, le clitoris sollicité par un nœud, les rotondités de son cul serties, les  petits seins aplatis disparus sous le bandeau de corde, l’artiste alternait lenteur et célérité pour modeler la femme de chanvre,  les jambes et les chevilles ficelées, les coudes au corps rivés au laçage du dos sur les omoplates, les mains lâches au niveau des seins, paumes au plafond ; Chloé dans son écorce végétale s’abandonnait, immobile et muette  elle n’était plus retenue par sa colonne vertébrale ni par ses muscles ni par sa volonté mais par cette gangue ferme et souple , elle avait fini par abdiquer à se tenir debout par sa propre force, s’en était remise à Hugues qui décidait de sa posture et de son maintien, de sa vie, prenait en charge la pesanteur et l’équilibre de son corps en vérifiant de ses doigts l’esthétique de sa composition,   il tournait autour de sa création  la mine concentrée, flattait de sa paume les parcelles de peau restées libres, caressait ses cheveux ;   ainsi ligotée Chloé  paraissait  naître et surgir de sa robe structurée, le regard apeuré puis étonné, la bouche entrouverte, les yeux parfois clos sur son vertige, les lèvres de son sexe luisantes. On pouvait suivre sur son visage rosi  par le saisissement le savant tracé que les mains de Hugues imposait au cordage, deviner aux frémissements de ses paupières et de ses narines quel nœud  la ferrait  plus solidement ou plus intimement.  La corde insérée dans la ravine de sa fente était revenue  plus tard emprisonner dans un losange  les grandes lèvres rassemblées en une très érotique boursouflure,  un peu de jus perlait du lit de l’entaille, j’avais envie d’y poser le bout de ma langue. L’architecture du bondage était parfaite, je ne savais comment l’aveugle pouvait juger du graphisme. Chloé n’avait pas gémi, pas manifesté, elle était restée incroyablement calme, comme absente, cheminant de la  sidération à l’abandon, tout comme Alanik et moi  n’avions ni parlé ni bougé, subjugués par la métamorphose.

Lorsqu’ Hugues sangla l’ouvrage de l’ultime nœud et murmura câlinement  à Chloé qu’elle était à présent parée, celle-ci  nous sembla revenir au monde. Elle tenta vainement de bouger, le maître d’œuvre  reprit sa canne pour cette fois-ci non pas dessiner les contours de sa silhouette mais pour la passer à plat sur le corps entravé, le bois de la canne épousait les reliefs de l’épaisseur du chanvre et la minceur de la peau nue ; Chloé  a frémi, balbutié quelques mots  trop bas pour être compréhensibles, du bandeau pourtant bien serré sur ses seins émergeaient juste ses tétons dressés entre deux passages de la corde, cette poétique apparition a attisé ma cruauté : j’ai ôté mes boucles d’oreilles noires pour venir les clipper sur ces agaçantes érections après les avoir encore allongées entre le pouce et l’index. Chloé me gratifia au passage d’un remerciement étouffé pour le moins inattendu.

Hugues ne faisait plus attention à nous, il tournait autour de Chloé comme un fauve autour de sa proie terrassée ; il a fait passer son chandail par-dessus la tête , a quitté son pantalon, il ne portait pas de slip comme bien souvent Alanik,   puis  il a croisé ses bras derrière son dos les coudes dans ses mains et s’est frotté contre le corps de son modèle ;  quasiment de la même taille que Chloé, il  accentuait plus ou moins fort ses pressions , effleurait, tamponnait, raclait,  écrasait, de son torse, son ventre, ses cuisses, ses épaules et ses hanches,  son sexe très vite raidi roulait sur  la géométrie du cordage et l’épiderme nu  en insistant sur les  épais nœuds de chanvre,  notamment celui placé sur son clitoris,  il se branlait sur  cette femme de râpe et de velours  qui disjoncta soudain.  Ne pouvant  ni se mouvoir ni se servir de ses mains elle laissa fuser sa coléreuse excitation, un jet à mi-chemin du sanglot et du mugissement venus des tripes.  Elle me confia plus tard que jamais elle n’avait éprouvé ce féroce besoin exigeant si loin du désir, aux frontières de la folie , il fallait que quelque chose rentre en elle,  un besoin organique inversé aussi primaire que celui de pisser  que l’on ne retient plus ;  prisonnière de ces mètres de corde , le corps soumis à ces attouchements que la corde n’atténuait en rien mais au contraire amplifiait et cernait elle s’effondra dans cette tunique carcan qui ne laissait s’échapper que ses larmes et sa cyprine, goûtant dans cette infernale sensation l’insondable plaisir de l’entrave.

extrait de  Perle   éditions Hors collection  –