du Roman- le corps tel qu’il s’impose

[….] Quand j’écris je deviens invisible. Mon corps est délégué à la page. Si je n’atteins pas ce moment de l’invisibilité, si le corps ne devient pas le texte, ce n’est pas la peine. Quelque chose me traverse, on peut appeler ça le monde, et me désintègre et recrée sur la page. C’est de l’ordre de l’extase, sinon ça n’écrit pas.

Ce n’est pas tous les jours, mais ça n’a rien d’exceptionnel non plus. je peux être chez moi ou au café ou dans un train ou n’importe où. J’oublie que j’écris et ça écrit. C’est extatique parce que je m’oublie, mais c’est aussi très matériel, ça implique des techniques, un savoir, qui ont lieu , sont d’ordre pratique.

[….]

On écrit avec, depuis et vers le corps. Le corps est fait de chair et de métaphores. Le corps est fait d’organes et de mots. On commence à  parler de monstres, et c’est pour parler de la parole, de l’impossibilité d’habiter, de la difficulté de toucher et d’être touché, de la peau, de la solitude, de la ville, de ce qu’on mange. Le corps est une passerelle entre la matière et le langage. Le corps est aussi parfois , sans organes et sans mots. Le corps est en de-ça ou par-delà le langage tout fait, le langage mort des papiers, des formulaires, des évaluations, des demandes de visa…Le langage du chiffrage de ‘humain, le de la frontière et de la norme : en ce sens le corps est toujours monstrueux.  Qu’est ce qu’un monstre ? C’est un être vivant que nos représentations sont inaptes à codifier. Truismes n’est pas l’histoire d’un monstre, c’est l’histoire d’une femme.

Je ne dis pas qu’il faut nécessairement écrire sur l’étrange ou sur les limites. la fiction peut être la fiction du banal.  [……]

Avoir un enfant. Ne pas avoir d’enfant. Essayer de penser ce qui arrive : l’écriture s’enclenche. Rien n’est plus recouvert de clichés que l’expérience de l’enfantement. Que les êtres humains surgissent du sexe des femmes est une évidence tellement peu évidente, tellement scandaleuse, qu’elle est cernée de conventions et de spécialités de toutes parts.  […..] Penser l’étrangeté radicale de ça, du banal, de ce qui reste encore innommé, encore à dire et à écrire sous l’amoncellement des truismes…

Le corps échappe et résiste. Le corps n’a pas fini de demander à être écrit. Le corps, le texte, ni masculin ni féminin, toujours monstrueux.

Intervention de Marie Darrieussecq

Extrait  des Assises  internationales du Roman 2010 : « Le roman : tout dire ?  » Chapitre   » Le corps tel qu’il s’impose' »

Ouvrage publié chez Christian Bourgeois. (Titre 112)

Les Assises internationales du Roman se sont tenues à Lyon du 24 au 30 mai 2010.

Images :  Dali