quand tu danses avec Django

………Comme dans cette maison il n’y a ni télévision, ni ordinateur, ni console ni quoi que ce soit et que je n’ai ni envie de lire ni de partir et encore moins  qu’elle se taise, il ne m reste plus qu’à lui servir un petit verre de Tariquet pour délier sa langue sur un air de jazz manouche. Je devais trouver la question qui allait la faire sortir de son mutisme. J’employais les grands moyens. Es-tu heureuse Louise, avec moi, sans moi, oui es-tu heureuse ?

Dire qu’elle manifeste à l’égard du bonheur un  certain scepticisme est une gentille litote.

Elle me regarde et ne peut s’empêcher de sourire en coin  d’un air entendu, elle a pigé le stratagème, abdique, pose son verre, se lève et se met à danser sur les Yeux Noirs, sa jupe  comme des pétales de pavot virevolte en corolle autour de ses jambes, elle ondule et secoue ses épaules, ses cheveux, ses fesses, il en tombe des milliers de poussières d’étoiles, les yeux noirs sont  rieurs et plein de joie, je ne voudrais pas que ça s’arrête, la vie coule dans le corps délivré de Louise, ses petits pieds frappent le carrelage, elle tournoie, s’enlace de ses bras et les tend vers le ciel, puis vers moi, ses doigts- libellules en suspens puis froufroutants gracieux et aériens, putain Louise qu’est-ce que t’es belle comme ça quand tu danses avec Django.

Elle se laisse tomber dans son fauteuil tout ébouriffée et essoufflée, le bonheur…pff…Oh Félix mon philosophe, pas de gros mot hein, la félicité non stop ça n’existe pas plus que  l’état durable des choses et des sentiments. Le bonheur est un tyran qui exige de satisfaire toutes ses aspirations et ses besoins dans un monde où tout est impermanence. Je me demande pourquoi tu me questionnes à ce sujet, je m’en fous du bonheur inoxydable Félix, ce qui m’importe moi c’est la joie, cette espèce de sensation indéfinissable qui jaillit même dans la peine la douleur la frustration ou la peur et  qui te certifie d’être vivant, oui la joie de se sentir vivant sans se questionner sur le pourquoi du comment, sans chercher le sens de cette joie. D’ailleurs tu ne me rends pas heureuse Félix, mais rassure-toi pas plus que je ne me rends heureuse. Mais tu me rends si  souvent joyeuse. Le visage botoxé du bonheur ne souffre pas la moindre ride, celui de la joie est mobile, plissé de sourires et de grimaces. Non, je ne suis pas heureuse Félix, il y a juste de la joie qui se balade en moi à son gré, furtive ou  irradiante comme une bouffée de chaleur, sans ne rien mendier, même pas un petit plaisir à assouvir.

…………..

Extrait de   Que sais-je du rouge à son cou 

Crédit image :  Cadence Stefanni Bardoux