Epilogue (3)

Suite de Epilogue (1) et Epilogue (2)

La vieille femme, pour me tirer du mutisme ahuri qu’avait provoqué ce bagage m’a questionnée sur l’état de ses finances. Elle voulait aller au restaurant. Jamais, depuis deux ans, elle ne m’avait demandé quoi que ce soit.
– Cela ne changera pas grand chose à votre situation financière. Fauchée pour fauchée…. Mais pourquoi donc subitement cette idée de restaurant, c’est pour cela que vous m’avez fait venir, je n’y crois pas.
Je ne quittais pas des yeux sa valise. Marguerite mijotait autre chose que je voulais ignorer.
– Je n’y suis jamais allée de ma vie.
J’en ai marre des vieux avachis à moitié dingue qui bavent dans leur assiette, c’est un asile ici. Ca vous fait quoi quand vous v’nez me visiter de voir cette misère humaine parquée ? Je veux aller au restaurant une fois dans ma vie. Et voir la mer. Je l’ai jamais vue qu’à la télé.
– La mer ? Vous avez vécu aussi près de la mer sans l’avoir jamais vue ? J’ai du mal à y croire. Et vous irez comment au restaurant, je dois vous appeler un taxi ?
– Non, j’saurai pas faire au restaurant, faire la commande, tout ça… j’veux y aller avec vous.
Elle m’énervait, cette histoire de restaurant m’assommait. Je haussai un peu le ton et lui expliquai que j’étais nommée pour gérer ses affaires et non pas pour lui servir de nounou.
– Quand même. Vous savez bien que vous devez. Je vous connais, vous allez faire ça quand même, persista-t-elle en agrippant la poignée de sa valise, des sous-entendus plein les yeux, déjà partie.
Empruntait-t-elle volontairement l’expression obstinée favorite de son idole Sarah Bernhardt ? Quand même…Marguerite-quand-même…

*

– Vous devez, répéta Marguerite l’air buté.

Aller manger au restaurant face à la mer. Je soupirai. Je savais que je devais quoi ? Réaliser les dernières volontés d’une condamnée à vivre ? La vieille femme m’observait avec défi. Ses yeux prévenaient. Il ne s’agissait ni d’une gentille sortie dominicale, ni d’un caprice, ni d’aller prendre l’air. Ni de restaurant. Ni de fugue. Mais d’un pacte d’alliance, dont je ne savais encore rien – ou trop – tissé des bribes de nos longs dialogues intimes et de notre mutuelle estime.
Je me suis sentie subitement investie d’une mission, d’un devoir sacré. Je devais, oui. La vieille femme avait raison. Il s’agissait de faire et non plus de dire. Accord tacite. Qu’importe puisqu’il n’y avait plus d’après, ainsi qu’elle me le répétait inlassablement. Il suffisait de passer la porte avec Marguerite au bras et de partir. Tourner le dos à l’Epilogue. Un bras d‘honneur théâtral en guise de geste d’esquive. Prendre les chemins de traverse pour aller nulle part. Je tentais à peine de convoquer ma raison pour stopper la déferlante de mes divagations pour honorer ce pacte conclu sans avoir eu besoin de jamais le formuler.
Je lui demandai simplement si elle était incontinente. Cette question ahurissante dans le contexte et totalement indigne m’était essentielle. Par souci d’esprit pratique me justifiais-je intérieurement . La vieille femme a persiflé, heureuse de me prendre en flagrant délit d’hypocrisie.
– Non pas encore, vous inquiétez pas,
j’vais pas pisser dans votre voiture, quelques fuites, j’me protège. A la télé dans les réclames, on voit des vieux rien que pour vanter les couches culottes contre les mauvaises odeurs, les colles à dentiers et les obsèques. On existe pas en dehors de ça. Alors me demandez pas de vivre, hein, puisque j’existe pas. Notez bien que les hommes aussi urinent dans leur pantalon et puent, mais on montre que des femmes pour les couches. C’est comme dans les films, les vieux sont tous méchants et insupportables, mais surtout les femmes. Les hommes eux, sont juste bougons et tendres. Pourtant des vieilles ici disent qu’elles ont respiré quand leur mari est mort. Moi j’l’ai dit aussi quand le Paul a cassé sa pipe, il me battait le soûlard. Vous hésiteriez à m’emmener si j’étais incontinente. D’ailleurs vous rougissez. Vous êtes comme les autres ma p’tite dame, vous aimez pas les vieux. Et surtout pas les vieux qui pissent.
– Ca suffit Marguerite ! Nous allons au restaurant au bord de la mer.

Fait-on sa valise pour aller au restaurant ? Bel attelage oui ! Une vieille bourrique entêtée guidée par une illuminée se croyant investie d’une mission nihiliste.
Préférant ne pas me risquer à questionner sur la raison d’être de ce bagage, je me suis emparée de la valise d’une main, aidant Marguerite à se lever de l’autre. Prendre à bras le corps celui de Marguerite m’a demandé un effort. Je n’ai jamais aimé la proximité physique de ceux qui ne me sont pas familiers. Mes mains, ma peau, mon odorat, mon regard devaient apprivoiser la chair de Marguerite, apprendre à toucher et respirer ce que le temps s’acharnait à défaire, se préparait à décomposer.
J’aurais aimé qu’elle sente la violette, la poudre de riz, l’eau de Cologne, le quatre-quarts tout chaud, l’Eau Précieuse ou la laque Elnett. Ces odeurs de grand-mère décrites dans la collection Rose. Mais Marguerite sentait le renfermé. Sans doute était-ce parce qu’elle restait confinée, la bouche close qu’elle dégageait cette odeur un peu âcre répandue dans toute la résidence. Les taiseux n’ont pas l’haleine fraîche.
Agrippée à mon bras, Marguerite trottinait entre les vieillards qui s’esclaffaient ou la saluaient. Elle gardait la bouche pincée, les ignorait superbement le menton pointé vers la sortie. Nous tournions le dos à l’Epilogue comme on s’oppose sans se répandre en lamentations.
Je lui ai ouvert la portière de la voiture et l’ai aidée à s’installer. Placé la maudite valise dans le coffre. Tout contre mon sac de voyage dont je réalisai juste la présence, un peu éberluée, comme on découvre un passager clandestin.
J’ai pris le volant l’esprit confus. Marguerite affichait un air de légitimité qui m’ébranlait. La vieille dame ne pipait mot, regardait le paysage les yeux grand ouverts en serrant toujours son sac à main sur les genoux.
J’ai respiré profondément, me suis détendue en appuyant lourdement sur l’accélérateur. Puis me suis ravisée, ai ralenti. Pourquoi précipiter le présent vers un improbable futur ? Je roulais la tête vide, sans ne rien savoir ni des minutes qui allaient suivre, ni des jours. Ni de l’océan vers lequel je me dirigeais.
L’océan savait, lui.

Extrait de Epilogue © B74K189

Dessin de Laurie Lipton