Question de genre

Mettre le corps, le désir et le sexe en texte
n’est pas une mince affaire. Si ces écrits
sulfureux ont été autrefois consignés dans
des Enfers et autres Curiosa que la littérature
répugnait à reconnaître bon siècle mal siècle,
il n’est pas certain qu’en 2010, le confinement
dans ce mauvais genre, voire sous genre, ait
disparu.

Même si quelques maisons d’édition ouvrent leur
catalogue à ces textes, la littérature érotique provoque
encore dans l’esprit de beaucoup
d’intellectuels et de censeurs autant de répulsion, disons le
tout net, qu’un étron posé sur un plateau d’argent. Les
auteurs d’ouvrages érotiques sont souvent considérés par
nombre de gens de lettres, d’éditeurs, de libraires et de
médias comme des barbares infiltrés en terre littéraire. Il
suffit d’être dans le milieu pour le constater. Curieux,
puisque le sexe et le désir sont les fondamentaux de la vie.
Tout se fait et se défait autour de la séduction, du désir et
des corps. Du plus fort au plus humble, du plus cultivé au
plus primaire, du plus laid au plus beau, nous sommes
tous soumis au pouvoir du sexe. Comment la littérature qui
embrasse tout ce qui révèle l’homme pourrait-elle expulser
de son domaine ce qui gouverne consciemment ou
inconsciemment les hommes et les femmes ?
Ses détracteurs, qui pour la plupart n’ont lu que peu
d’ouvrages érotiques, invoquent immanquablement
l’inutilité de raconter les choses du corps et du sexe,
dénoncent la démarche racoleuse qui consiste à mettre en
scène le sexe au coeur du récit, s’offusquent de la médiocrité
de l’écriture de tous ces romans, sans distinguo, ou
refusent d’exercer leur métier de critique sur ce sale genre.
Il existe d’ailleurs, pour ça, cette sous-littérature, des maisons
d’édition spécialisées, comme il existe des établissements
spécialisés pour éléments perturbateurs, dont personne
ne parle hors du 14 février, pour la Saint Valentin,
jour de permissivité coquine, pardon, de grosse rentabilité
pour magazines et libraires qui ouvrent alors grand leurs
pages et présentoirs pour la semaine de Saint-Cul.
GENRE OU SOUS GENRE
Mais le label « œuvre littéraire » peut être à géométrie variable.
Certains éditeurs généralistes ont moins de scrupules
sur les choses du sexe en littérature lorsqu’ils subodorent le
gros coup médiatique et les ventes-record. Ainsi, La vie de
Catherine M. aurait-elle été publiée chez un éditeur généraliste
s’il s’était agi d’une auteure inconnue ?

« Dans la littérature,
comme dans la vie, écrit Jean d’Ormesson, rien n’est
plus redoutable que le maniement d’un sexe qui n’est pas
une excuse à l’absence de talent. » Nous y voilà. Il faudrait
donc plus de talent encore dans ce registre que pour écrire
un sentiment amoureux, la mort, l’amitié, les relations
filiales, la solitude, la jalousie, la cruauté, la maladie, le
crime, la guerre… autant de thèmes, pourtant parfois très
intimes comme le deuil, qui ne seront jamais taxés, eux, de
sous-genre littéraire, même au plus fort de la médiocrité de
certains textes. Immanquablement, ce supplément de talent
est exigé pour rendre le sexe délicat, beau, sacré, la chair
joyeuse, pour sublimer la scène sexuelle, sans parler de la
distinction érotisme/pornographie qui relèverait aussi de
cette notion du beau. Il s’agit donc bien d’un procès fait au
sexe et à ses mots, une réaction quasiment intégriste et profondément
judéo-chrétienne. Le sexe devrait être tu dans
les livres parce que c’est sale, mal, tabou. Et obligatoirement
magnifié par le talent de l’écrivain lorsque celui-ci prétend
s’emparer du sujet, comme si ce talent littéraire devait laver
le réalisme du sexe, le purger de ses humeurs et de ses
secrétions, de ses odeurs et de ses vertiges, de ses cris, de
l’effroi de ses désirs et de ses tourments. L’écriture du corps
et du sexe est un miroir qui reflète notre propre sexualité,
mais aussi un puits qui nous révèle nos frustrations, nos
peurs, nos perversions, notre part d’ombre, parfois très loin
des images douces et évanescentes de nos rêveries érotico-
romantiques.
Cette défiance expédie sans autre forme de procès les
ouvrages érotiques à l’underground des genres et de la culture.
Jugement de valeur plutôt que jugement de qualité.
Un écrivain ne sera admis dans le cénacle des littéraires
que s’il traite de sujets nobles, indépendamment de la qualité
de ses textes. Sublime hypocrisie, si je peux me permettre,
de branleurs masqués… Ou peur monumentale de
se frotter au sujet.
AMALGAME
Hors de ces réticences ou de cet effarement, il existe des
lecteurs ,des libraires indépendants et des salons du livre
qui ne relèguent pas la littérature érotique dans des recoins
mais intègrent naturellement ses auteurs avec les autres.
En tout cas loin du microcosme intello terriblement conservateur
qui se masturbe la tête avec ses bâtons de
contempteur d’un autre temps. La réalité de cette littérature,
ce sont surtout ses lecteurs qui ne sont ni incultes ni
forcément obsédés mais capables de juger de la valeur d’un texte, qui
ne recherchent pas uniquement une production onaniste
mais apprécient la narration, le style, la quête des mystères
de la chair et du désir, ses constructions mentales… Invitée
récemment au salon du livre de Saint-Jean-d’Angély, je fus
installée de façon éclectique à la table de signature avec
Éric Paradisi, près de Laurent Mauvignier et Jean François
Kahn, et je n’ai pas eu le sentiment d’être bâtarde au milieu
de pedigree, même si nos mécaniques diffèrent.
Du reste, certains, après avoir acheté le livre de Kahn, sont
venus me voir et sont repartis avec le mien…(1) Merci à lui
de me les avoir chauffés… Je rencontre souvent des lecteurs
frustrés de n’avoir ni écho ni critique de ces ouvrages,
autrement que par le clavier à clavier des blogueurs qui
relaient leurs propres lectures. Ces lecteurs curieux et
ouverts, prêts à venir écouter des lectures de textes éro-
tiques et à dialoguer autour des thèmes du corps, du sexe,
de la chair et de ses mots.
Loin de l’amalgame avec le sexe marchand, des salons de
l’érotisme itinérants sans démarche culturelle et autres
vidéos porno qui reste ancré sans doute dans la tête des
fâcheux cloisonneurs, c’est finalement aux auteurs et éditeurs
de ce registre  de faire évoluer les choses au lieu de se lamenter en vain, d’être littérairement exigeants, de se rendre visibles malgré la mise à
l’écart, en allant au-devant du lecteur, en créant des évènements
littéraires comme des lectures de textes érotiques
dans des lieux de vie divers et normaux, ou des magazines
érotiques culturels. La qualité littéraire et culturelle des productions
érotiques est essentielle. Le sexe en littérature
n’est ni un sex-toy, ni un sex-shop. Il ne s’agit d’ailleurs pas de surenchère hot. Que les dubitatifs lisent par exemple Éros en son absence de Sandrine Willems (Les Impressions Nouvelles) pour en juger… et que la critique
s’exerce sur le texte et non sur le registre.

Anne Bert

Article paru dans le Magazine des livres n°25 juillet/août 2010 – Dossier Sexe et littérature .

(1) L’eau à la bouche Editions Blanche

illustrations, dans l’ordre d’apparition : Bellmer,  Sandokan, Patrick Earl Hammie, David Mellon .