quelle fureur m’entraîne

……….extrait 1

–         je revis avec un homme Arno. Jeune.

Le timbre de sa voix change comme si le désir pour cet homme qu’elle évoque lui tendait les cordes vocales. Son parfum le trouble, il croit reconnaître dans ses effluves quelque chose d’indécent qui raconte sa nuit amoureuse.

Arno se fige. Ça veut dire quoi « jeune », pourquoi précise-t-elle ça ? La voix lui manque, il reste interdit. Dévisage encore sa mère. Elle soutient son regard et sourit un peu gênée. Il a l’impression de découvrir sa nudité dans ce sourire que l’embarras ne parvient pas à rendre pudique, bien au contraire.

Le sourire de Sylvia à cet instant est obscène.

Il regarde une femme, pas sa mère. Pas la veuve de son père. Sa pomme d’Adam se sculpte sur sa gorge, ses maxillaires saillent et crispent ses joues. Le sang qui bat dans ses tempes l’assourdit. Cette mère qui n’est plus que femme de chair le charivarise. Il l’observe, ses yeux à peine maquillés, ses cernes un peu mauves, son cou griffé par quelques rides mais  toujours gracile, ses cheveux méchés. Il ne connaît pas cette créature qui n’a plus rien de maternel.

– Jeune comment questionne t-il d’une voix blanche.

– Trente deux ans.

–         Trente deux ans…presque mon âge.

La grâce du sourire de Sylvia l’achève.

Arno voit dans ses yeux les reflets des accouplements de sa mère. Un sang de colère épais, noir, gonfle ses veines, des images se succèdent comme dans une bande dessinée pornographique qu’il feuillette, sa mère assise les cuisses écartées, le sexe ouvert, l’homme démesuré, le visage maternel défiguré par un rictus de jouissance…

Le sexe d’Arno réagit à cette infamie en cherchant à se dresser dans son boxer. Il doit stopper ce délire infernal.

Sylvia observe son fils, ressent son trouble et s’agite sur sa chaise. Elle l’imagine fâché de cette nouvelle. Arno n’accepte sans doute pas l’âge de son jeune amant. Elle lui caresse le dos de la main pour l’apaiser. Cette chatterie brûle la peau du fils. Il recouvre la main de sa mère de la sienne et serre fort, beaucoup trop, pour lui faire mal. Sylvia proteste tout doucement et rive ses yeux sur son regard dur.

–         Arno…murmure-t-elle d’une voix un peu plaintive en ramenant ses jambes sous la table.

Sa voix est une voix d’amante, pas celle d’une mère. Une voix capiteuse de femme repue qui déverse son flot d’humeurs louches et poisseuses. Arno renifle  bruyamment  horrifié, une crampe lui serre le bas ventre, cet Arno agonisant qui empeste le prend à la gorge. Ça le dégôute. Une avidité physique pour sa mère d’une brutalité insensée ravage son esprit et son corps. Un raz de marée. Ses yeux ne peuvent plus se détacher d’elle. Son aveu d’amante comblée démasque l’étrangère, soudainement démoniaque et électrisante malgré leur lien de sang. Il épie le visage de l’indécente, cherche sur sa bouche des traces de sa concupiscence, l’imagine ouverte et remplie. Zoome à n’en plus finir sur cette bouche qui dévore son champs de vision. C’est ma mère, ma si jolie mère, ricane intérieurement un fils qui se sent renié. Fils de pute. Arno cravache de ses mots muets sa perverse pulsion.

–         Sylvia…répond-il enfin renonçant au mot maternel.

Tu couches avec un homme qui pourrait être ton fils. Tu baises, quoi….

……………

. extrait  2 ………

Un rire convulsif secoue Arno. La mère rougit si fort que des gouttes de sueur perlent à la lisière de ses cheveux. Elle ne désire pas son fils, elle est subjuguée par la faim qu’il a d’elle, qui fait d’elle la femme fatale pour qui l’on se perd. Le visage d’Arno se superpose à celui de son amant. La honte la submerge, elle voudrait mourir, se dissoudre. Ses jambes se resserrent très vite mais les doigts d’Arno restent emprisonnés, posés sur sa culotte moucharde. Les pupilles du fils dilatées comme celle d’un chat sauvage mangent ses orbites creusées par la tension. Elle ne le reconnaît plus.

Sylvia se redresse et se cambre, le défie sur ce fil de funambule. Tangue. La pression de ces doigts sur sa lingerie la torture, cette main posée sur son sexe l’accuse de complicité en plein flagrant délit à travers le tissu mouillé. Elle  lui fait face. Par prétention. Elle persiste à  croire que c’est par prétention et courage. Elle veut ignorer ce qui la retient réellement dans cette pièce de perdition, ce désir glauque de dépravation et de vice, cette incursion monstrueuse dans l’interdit majuscule qu’elle ne sait même pas nommer, qu’elle ne veut pas nommer. Sylvia le gifle, encore et encore pour le faire lâcher prise. Mais l’index du fils s’enfonce à chaque claquement dans le moelleux humide du sous-vêtement. Je suis ta mère, appelle-moi maman, réveille-nous de ce cauchemar ! Des gifles sonores et violentes jusqu’à ce que coule du sang de son nez. Sylvia tape fort, ça lui fait du bien. Arno encaisse pour ne pas retirer sa main de l’entrecuisse de sa mère.

Les doigts du fils indifférent aux coups franchissent la frontière du non-retour en se glissant sous la dentelle, scellent avec la mère le pacte diabolique du liant de son indigne jus.

Sylvia terrassée par l’abject désir qui englue la main de son fils lâche  subitement prise. L’attouchement l’anéantit. Elle cherche en elle ses dernières ressources de résistance en fixant le sang qui dégouline sur le menton d’Arno. Un sang de corrida. Son odeur excite Sylvia. La pulpe des doigts virils fichés sur son sexe étale sur ses lèvres comme au grand jour la lymphe de la noce barbare. Ses forces l’abandonnent. Sylvia coule. Comme le sang entre ses cuisses le jour de la venue au monde d’Arno. Coule à pic. Quelle fureur m’entraîne ? Boire jusqu’à la lie ce jus noir. Le visage ensanglanté d’Arno s’approche de la bouche de sa mère. Noces de sang. La mère capitule et se livre comme une furie. Elle lèche le visage blessé,les coulées de sang, sur sa langue le tabou a le goût âcre du métal. Arno s’empare de la bouche maternelle les yeux hagards et fous, sa langue chaude et dure pénètre et capture la sienne, la barbouille de salive rougie, efface sur son visage tous ses baisers d’enfants, veut y inscrire ses empreintes d’homme, voler à l’amant les gémissements éperdus de Sylvia dans ces épousailles primitives, le ventre d’Arno se colle au ventre qui le porta neuf mois, le fils et la mère se débraillent, Sylvia bascule, accueille la terrifiante fascination qu’elle a du désir de son fils en ouvrant les cuisses, ses bras l’attirent à elle, sale ordure mon enfant mon amour, tais-toi, tais toi lui dit son fils, la bouche d’Arno harponne ses seins qui le nourrirent, son sexe guerrier cherche l’échancrure affluente qui le mit au monde, s’y engouffre avec effroi et exaltation. Arno est un dieu et l’autel est sacré. Le fils marque son territoire au fer rouge. Cette certitude le rend plus magnanime et attentif au plaisir de sa mère. Son sexe capte les moindres soubresauts des soies de Sylvia qui ondulent. La chair acérée de son fils qu’elle abrite en son ventre lui arrache des cris lascifs et farouches. Arno veut y boire, pose sa bouche sur sa vulve, lèche son goût défendu, il aspire le jus de sa fente, se nourrit de ses sucs qu’elle ne cesse de distiller en gémissant. Il n’en finit plus de s’amarrer à ce corps qui lui a donné vie,  à qui il rend hommage si bien et si mal. Sylvia a levé l’ancre dans les eaux sombres qui ruissèlent entre ses cuisses, l’impensable a la férocité des hallebardes, elle n’a jamais été transpercée ainsi corps et âme perdus. Le sexe d’Arno glisse dans sa bouche, ses mains dans sa chevelure il regarde le visage altéré, les rictus sublimes de la laideur dans le plaisir, défaire la stricte Sylvia le fait durcir plus encore, il remplit la bouche maternelle sans rien perdre de son regard levé vers ses yeux.  Elle se dégage et l’enlace en vrillant ses jambes autour de ses reins. Une  lame de fond déferle dans ses chairs et ses entrailles. Les voilà agrippés comme deux naufragés, ils cherchent leur cadence, s’emboutissent et se balancent, roulés en boule, chair de leur chair, ne sachant plus rien d’autre que ce ventre, cet asile de forcenés détrempé par leur folie, dans lequel ils se vautrent avec une allégresse de damnés. Arno s’enfonce et se perd ses yeux aimantés à ceux de sa mère. Elle y lit en jouissant aussi et encore, le chaos et l’enfance à jamais perdue. Electrocutés par la déflagration de l’orgasme ils restent accrochés l’un à l’autre, se retenant l’un l’autre, ne sachant comment se déprendre, les dernières convulsions de Sylvia serrent la verge d’Arno. Elle porte ses doigts entre ses cuisses, cherche son jus, se serre encore contre lui. Et comment faire alors que la raison lui revient, comment faire pour se quitter sans rien ne se dire, pour partir vite, pour ne plus jamais sentir son ventre frémir au souvenir de cet enfer dont elle a joui, Sylvia retarde l’instant où il faudra choisir entre la haine et l’amour. Lui, baise sa bouche, caresse ses cheveux. Ils se bercent pour ne pas parler, longtemps, sans se quitter des yeux, jusqu’à ce qu’Arno consente à lâcher prise, à s’abandonner au sommeil ou à le feindre pour que sa mère puisse partir sans bruit.

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Extraits de ma nouvelle Quelle fureur m’entraîne du collectif Folies de femmes aux Editions Blanche  –

Image : André Masson  L’ Armatura 1925