lettre à mes voisines

Chères tennis vertes

Ça fait des mois que vous m’obsédez, chaque jour vous croiser dans ces deux mètres carrés m’enchante. Le vert a envahi ma vie à la seconde où je vous vis, là, dans l’ascenseur, à vingt  centimètres de mes escarpins. A croquer vous étiez. Pimpantes, l’œillet guilleret, le lacet frétillant, la semelle ferme.

J’avais bien tenté d’ignorer votre propriétaire, de supplier mon regard de s’agripper à autre chose, mais ce lieu exigu me mettait mal à l’aise. Le Regard Noir, chères tennis vertes, ce Regard qui vous a choisies, qui vous cherche sous le lit tous les matins, me fit rougir jusqu’à la racine des cheveux. Je le fuyais.

Sans doute cette proximité forcée, nos odeurs mélangées, cette chaleur moite, toutes ces évocations charnelles m’énervaient l’épiderme. Sachez que j’ai rencontré l’homme que j’ai épousé dans un ascenseur. Parce que mes yeux s’étaient emparés de lui.  Je ne peux pas épouser tous les hommes qui montent et qui descendent

River mes yeux au sol est la seule échappatoire. Là où vous étiez sagement rangées, au bout de longues jambes mâles.

Au sol je vous ai donc rencontrées…. Je vous connais par cœur. Le matin vous me mettiez le cœur en joie. Je vous ai vues la mine réjouie,   la toile brossée, dans votre éclatante jeunesse. Amoureusement resserrée sur les Pieds qui vous pénétraient  allègrement chaque matin, si fidèlement.

Le soir lorsque je vous croisais à nouveau, vous sembliez lasses. Je vous souriais. Le temps passait, je vous voyais dépérir, ternir. L’œillet cerné, le lacet effiloché, la semelle avachie.

Je vous devinais privées de caresse, d’attention. Votre étreinte s’en ressentait, votre enlacement se relâchait. Je voyais même les orteils s’impatienter, s’énerver, à travers la toile élimée

Chères tennis vertes je vous sais condamnées, le Regard Noir infidèle ne vous cherche plus le matin. Vous voilà vieilles, vous voilà absentes. Séquestrées dans le foutoir d’un placard sombre.

Mes yeux sont en deuil. Vous me manquez.

Ce deuil,  un seul jour porté par l’infâme. Mocassins noirs.

Et ce matin, ce fut la trahison, les Pieds se vautraient dans d’ignobles tennis rouges. Vulgaires.

Je relevai alors mes yeux pour les planter dans le Regard  traître qui succomba sur-le-champ et décidai  alors de vous venger. Je vous le jure, après s’être embrasés, ces Yeux Noirs  là se cerneront, se terniront, imploreront des caresses et de l’attention mais hélas… mon étreinte se desserrera.

Chères tennis vertes, clandestines voisines, attendez-moi, j’arrive.

Votre voisine