disgrâce

…le cahier gondole, les pages moisissent, l’écriture haute et fière se délite :
vos yeux me disent ma laideur, ma chair trop moelleuse et mon visage anguleux pas raccord  comme une mauvaise pièce de puzzle, ma tête émaciée d’oiseau de proie posée sur mon corps lourd

je n’ai pas besoin de miroir, sœurs fratricides, mon reflet est sur votre rictus satisfait qui m’évince de vos dangers potentiels

où que j’aille , que je fuie, partout les mêmes regards hypocrites et fielleux qui m’écorchent à vif , vous aimez ma disgrâce , elle vous embellit et vous rassure

mais si elle vous rassure, ma présence nuit à l’esthétique de votre environnement, il ne fait pas bon me côtoyer de trop près, je gâche le tableau, je ne suis pas fréquentable

pas besoin de mots pour me dire que vous aimez ma laideur, vous me tuez de votre regard, je suis déjà morte

je vous le rends bien, je vous hais femmes aux appâts périssables, au cœur desséché, votre assurance ridicule me fait jubiler, votre minois joli et interchangeable, formaté, vos courbes frêles et votre ventre plat, votre arrogance au balcon de vos soutien-gorge pièges à con

des gribouillis, des ratures rageuses sur ces mots mauvais. Je lis comme on pénètre un lieu interdit et me souviens d’elle… Elle avait pris cet air hautain et  fier qui relègue loin des autres et s’était fait détester de toutes les femmes du village et des environs. Elle cachait son corps dans d’anciennes luxueuses étoffes, sombres et chatoyantes, et ses cheveux sous des foulards soyeux ; elle leur confisquait sa rassurante image, ne leur accordait plus que son ombre, l’ombre de sa présence

je l’observais traverser la place de sa démarche étrange, à grandes foulées aérienne. Les villageois la regardaient à la dérobée , cacher son corps agace et intrigue les hommes

imaginer peut rendre fou et obséder

femmes mesquines je sais la douceur de mon ventre, de mes seins opulents et doux, je connais la chaleur de mes cuisses et la moiteur de mes chairs intimes que labourent mes doigts, la géographie de mon corps c’est celle de la terre, des monts et des vallées, des forêts et des dunes douces, des sillons de gorges profondes et des fentes de sombres grottes ; la géographie de vos corps à vous c’est celle de la désertification, des paysages de Beauce

je jure ici, sous l’encre de ma plume, que vos hommes s’y vautreront sans vergogne, puiseront dans ma fente l’abandon jus que vos cons radins et arides ne leur accordent qu’au compte- gouttes, leurs doigts s’enfonceront dans l’élasticité de ma peau soyeuse , ma bouche ardente réchauffera de ses baisers leurs rêves glacés , mes yeux les poursuivront jusque dans leurs insomnies

je n’aime pas vos hommes, gardez-les, je ne veux que leur sexe en moi, que leur désir pour moi. Le désir de vos charmes faciles et appétissants, vos petits seins hautains, vos chattes rasées, épilées, édulcorées, domestiquées, leur paraîtront bien fades lorsqu’ils auront goûté à la saveur de ma chatte dodue et goulue

vos petits culs de rats  perdront de leur attrait lorsqu’ils auront écarté mon fessier large , dense et bandant pour y frotter leur queue impatiente et  l’y engouffrer en jurant

toi la belle blonde, ton homme déjà tremble à ma vue et le feu s’empare de son membre ,

son désir lui ravage la raison et c’est à peine entré en ma demeure, à même le vestibule qu’il m’assoie sur le buffet , les jambes sur ses épaules pour fouiller mon con trempé, mon jus suinte et blanchit le meuble ciré, il me regarde intensément , me dit que je suis le diable , que je suis magnifique, il me dit ça la blonde oui, il me dit ça, magnifique

le canton est peuplé de queues à détourner de vos orifices médisants ; vos hommes ne sont pas des putassiers, au fond de mon con et de mon cul ils y trouvent peut être mon âme, que vous leur refusez

oui je suis carnassière, je les mangerai, les boufferai tous, je fermerai mon coeur à vos souffrances de femmes trahies comme vous avez fermé le vôtre à mes souffrances de femme laide . Putain bénévole, ils me prendront tous

leur foutre débordera de mes orifices jamais repus, comme les larmes épaisses de ma rage

ils me paieront un acompte de leur désir obsessionnel, le solde me sera versé lorsque je baisserai le masque, lorsque vous saurez toutes qu’il ont joui de cette laideur qui vous confortait tant, lorsque vous douterez de votre beauté inutile

Extrait de L ‘eau à la bouche Editions Blanche  (2009)

illustrations :   Bellmer